‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 279 sur 619 · EXAMEN DE POLYEUCTE PAR CORNEILLE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE POLYEUCTE PAR CORNEILLE

Ce martyre est rapporté par Surins sur le neuvième de janvier Tolyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire ; le reste est de mon invention.

Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé ailleurs4; et pour confirmer ce que j'en al dit par quelques autorités, j'ajouterai ici que Minturnus*, dans son traité du Poète, agite cette question, si la Passion de Jet** Christ et les martyres des saints doivent être exclus du théâtre, ft cause qu'ils passent cette médiocre bonté, et résout en ma faveur. Le célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la Poétique de notre philosophe, mais a fait un traité de la Constitution de Ut tragédie selon sa pensée, nous en a donné une sur le martyre des Innocents. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph ; et le savant Buchanan a fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint Jean- Baptiste. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poème, où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention : aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons

1. Dans le Discours de la tragédie: voyes le CornsiUe de M. Marty -La veaux,

bl,p. 59.

s. Intitulé en latin de Poêla, et publié à Venise en 1559.

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