SCÈNE I
AMAiN. ZARÈS
ZâBàS.
C'est donc ici d'Esther le superbe jardin ;
Et ce salon pompeux est le lieu du festin.
Mais tandis que la porte en est encor fermée,
Écoutez les conseils d'une épouse alarmée.
Au nom du sacré nœud qui me lie avec vous, 850
Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux ;
Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte :
Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.
Seul entre tous les grands par la Reine invité,
Ressentez donc aussi cette félicité. 835
Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche .
Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche :
Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. 840
Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.
Souvent avec prudence un outrage enduré
Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
AMAN
0 douleur! ô supplice affreux à la pensée !
0 honte, qui jamais ne peut être effacée 1 845
Un exécrable Juif, l'opprobre des humains,
S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains?
C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire ;
Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire.
Le traître 1 II insultoit à ma confusion; 850
Et tout le peuple même avec dérision,
Observant la rougeur qui couvroit mon visage,
De ma chute certaine en droit le présage.
440 ESTHEft.
Roi cruel ! ce sont là les jeux où tu te plais.
Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits # 855
Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie,
Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.
IARÈ8.
Pourquoi juger si mal de son intention?
Il croit récompenser une bonne action.
Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire 860
Qu'il en ait si longtemps différé le salaire?
Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil.
Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
Vous êtes après lui le premier de l'Empire.
Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 865
AMAN
I! sait qu'il me doit tout1, et que pour sa grandeur
J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur;
Qu'avec un cœur d'airain exerçant sa puissance.
J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence;
Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, 870
J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction;
Et pour prix de ma vie à leur haine exposée,
Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée 1
zarès.
Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter? Ce zèle gue pour lui vous fîtes éclater, 875
Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, Entre nous, avoient-ils d'autre objet que vous-même? Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés, N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez ? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste.. 880
Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi, Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi1. Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre, Et sa race toujours fut fatale à la vôtre. 88."»
De ce léger affront songez à profiter.
Peut-être la fortune est prête à vous quitter ;
1. « On assure, dit Louis Racine dans ses Remarque» gur Esihei qu'un ministre, qui étoit encore en place alors, mais qui n'étoit plus en faveur (LouvoU), avoit donné lieu à ce vers, parce que, dans un mouvement de colère, il avoit dit quelque chose de semblable. »
2. « Cui responderunt sapientes quos habebat in consilio, et uxor ejus : Si de semine Judnorum est Mardocheus, ante quem cadere cœpisti, non poteris ei résistera, sed cades in conspectu ejus. ■ (Etther, vi,13.)