ACTE III, SCÈNE VI
JOAD
Au perfide Mathan qui l'auroit révélé ?
Votre trouble à Mathan n'a-t-il point trop parlé ? 1050
JOSABET.
J'ai fait ce que j'ai pu pour m'en rendre maîtresse.
Cependant, croyez-moi. Seigneur, le péril presse.
Réservons cet enfant pour un temps plus heureux.
Tandis que les méchants délibèrent entre eux,
Avant qu'on l'environne, avant qu'on nous l'arrache, 1055
Une seconde fois souffre! que je le cache.
Les portes, les chemins lui sont encore ouverts.
Faut-il le transporter aux plus affreux déserts ?
Je suis prête. Je sais une secrète issue
Par où, sans qu'on le voie, et sans être aperçue, 1000
De Cédron avec lui traversant le torrent *,
J'irai dans le désert, où jadis en pleurant,
Et cherchant comme nous son salut dans la fuite,
David d'un fils rebelle évita la poursuite.
Je craindrai moins pour lui les lions et les ours. . . . 1065
Mais pourquoi de Jéhu refuser le secours ?
Je vous ouvre peut-être un avis salutaire.
Faisons de ce trésor Jéhu dépositaire.
On peut dans ses États le conduire aujourd'hui,
Et le chemin est court qui mène jusqu'à lui. 1070
Jéhu n'a point un cœur farouche, inexorable ;
De David à ses yeux le nom est favorable.
Hélas I est-il un roi si dur et si cruel,
A moins qu'il n'eût pour mère une autre Jézabel,
Qui d'un tel suppliant ne plaignit l'infortune? 1075
Sa cause à tous les rois n est-elle pas commune?
JOAD
Quels timides conseils m'osez-vous suggérer? En l'appui de Jéhu pourries-tous espérer?
JOSABIT.
Dieu défend-il tout soin et toute prévoyance?
Ne l'offense-t-on point par trop de confiance? 1080
A ses desseins sacrés employant les humains,
N'a-t-il pas de Jéhu lui- même armé les mains*?
Jéhu, qu'avoit choisi sa sagesse profonde,
Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde,
D'un oubli trop ingrat a payé ses bienfaits. 1085
1. Ce torrent coulait au fond d'une étroite vallée, à l'orient de Jérusalem, et se jetait dans la mer Morte. David, fuyant son flli Absalon, le traversa pour entrer dans le désert d'Engaddi.