ACTE I, SCÈNE I
Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas,
Je vous dirai tout franc que cette maladie, 105
Partout où vous allez, donne la comédie;
Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps
Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.
ALCESTE
Tant mieux, morbleu ! tant mieux, c'est ce que je demande . Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande. 110 Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux.
PHILINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humaine.
ALCESTE
Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.
PHILINTE
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, 115
Seront enveloppés dans cette aversion.
Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...
ALCESTE
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants 1, 120
Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses *
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance on voit l'injuste excès
Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.
Au travers de son masque on voit à plein le traître ; 125
Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être ;
Et ses roulements d'yeux et son ton radouci
N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici.
On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,
Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, 130
Et que par eux son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite et rougir la vertu ;
Quelques titres honleux qu'en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit pour lui personne :
Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, 135
Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.
Cependant sa grimace est partout bien venue ;
1. On demandait à Timon d'Athènes, appelé le Misanthrope, pourquoi il haïssait tous les hommes. « Je nais les méchants, ré-
Kondit-il, parce qu'ils le méritent; et les autres, parce qu'ils ne alssent pas les méchants. »
2. Tu ne saurais saisir ces haines vigoureuses Que sentent pour l'amour les âmes généreuses.
(Recward, Démocrite, acte IV, scène rr.)
On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ;
Et, s'il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme on le voit remporter. 14U
Têtebleu t ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu'avec le vice on garde des mesures ;
Et parfois il me prend des mouvements soudains
De fuir dans un désert rapproche des humains.
PHIUNTI.
Mon Dieu I des mœurs du temps mettons-nous moins en peine,
Et faisons un peu grâce à la nature humaine;
Ne l'examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ;
A force de sagesse, on peut être blâmable; 150
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l'on soit sage avec sobriété fl. -
Cette grande roideur des vertus des vieux âges
Heurte trop notre siècle et les communs usages ;
Elle veut aux mortels trop de perfection : 155
Il faut fléchir au temps sans obstination ;
Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se môler de corriger le monde.
J'observe, comme vous, cent choses, tous les jours,
Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ; 160
Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être :
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,
J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font1;
Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, 165
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
▲LGESTE.
Mais ce flegme, Monsieur, oui raisonne * si bien,
Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien?
Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,
Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice, 170
Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous,
Yerrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?
1. « Non plus sapere quam oportet sa père, sed sapere ad sobrietatem. » (Saint Paul, Epitre aux Romains, chap. xii, verset 3.)
2. L'empereur Marc Aurèle, tout stoïcien qu'il était , disait comme Philinte : « Corrige et redresse les méchants, si tu le peux ; sinon, souviens-toi que crest pour eux que t'a été donnée la bienveillance. Les Dieux mêmes sont bienveillants pour eux... ; tu peux les imiter. » [Réflexions morales, livre IX, iû
o. Dans l'édition de 1682, le verbe est à la seconde personne: Hais oe flegme, Monsieur, qui raisonnez si bien.