‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 580 sur 619 · ACTE II, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE IV

Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher.

Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte ;

A ne rien pardonner le pur amour éclate ;

Et je bannirois, moi, tous ces lâches amants

Que je verrois soumis à tous mes sentiments, 670

Et dont, à tout propos, les molles complaisances

Donneroient de l'encens à mes extravagances.

CÉLIMÈ5E.

Enfin, s'il faut qu'à tous s'en rapportent les cœurs,

On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs,

Et du parfait amour mettre l'honneur suprême 675

A bien injurier les personnes qu'on aime.

ÉUANTE.

L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois,

Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix.

Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,

Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable . 680

Ils comptent les défauts pour des perfections,

Et savent y donner de favorables noms.

La pâle est au jasmin en blancheur comparable ;

La noire à faire peur, une brune adorable ;

La maigre a de la taille et de la liberté ; 685

La grasse est, dans son port, pleine de majesté;

La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée,

Est mise sous le nom de beauté négligée ;

La géante parolt une déesse aux yeux ;

La naine, un abrégé des merveilles des cieux; 690

L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne ;

La fourbe a de l'esprit ; la sotte est toute bonne ;

La trop grande parleuse est d'agréable humeur;

Et la muette garde une honnête pudeur.

C'est ainsi qu'un amant, dont l'ardeur est extrême, 695

Aime jusqu aux défauts des personnes qu'il aime '.

t. Ce morceau est d'autant plus précieux, que c'est le seul fragment

Îui nous reste, retouché probablement pour prendre place dans le Usant hr ope, d'une traduction libre de Lucrèce que Molière avait faite dans sa jeunesse, en prose, dit Grimarest, pour les parties descriptives, et en vers pour les discussions philosophiques. Voici le passage correspondant de Lucrèce (livre IV , vers 1149-1164) :

Nam fachint homines plerumque, cupidine caeci, Et tribuunt ea qu» non sunt his commoda vere. Multimodis ici tu r pravas turpesque videmus Esse in deliciis, su m moque in honore vigere.

Nigra, ^tX^pooç est; immunda ac fetida, &09|mc ; CsBÛa, noft&Aiov; nervosa et lignes, fopric;

ALCESTE

Et moi, je soutiens, moi

GSUMENB.

Brisons là ce discours, Et dans la galerie allons faire deux tours. Quoi ? vous vous en allez, Messieurs ?

CUTANDftB ET ACASTE.

Non pas, Madame.

ALCESTE

La peur de leur départ occupe fort votre âme. 700

Sortez quand vous voudrez, Messieurs; mais j'avertis Que je ne sors qu'après que vous serez sortis.

▲CASTE

A moins de voir Madame en être importunée, Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée.

CL1TANDRE.

Moi, pourvu que je puisse être au petit couché, 705

Je n'ai point d'autre affaire où je sois attaché.

céuMEKB, à Alceste.

C'est pour rire, je crois.

ALCESTE

Non, en aucune sorte.

Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte.

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