‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 600 sur 619 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

Et je me punirais de l'estimer jamais.

La voici, non courroux redouble à cette approche*

Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche, 1240

Pleinement la confondre, et vous porter après

Un cœur tout dégagé de ses trompeurs attraits.

• SCÈNE m

CÉUMÊNE, ALCESTE

ALOE8TS [à part], 0 Ciel 1 de mes transports puis-je être ici le maître?

c^LDifeiE [à part].

Ouais 1

A Alceste:

Quel est donc le trouble où je vous vois paraître ? Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés, 1245

Et ces sombres regards que sur moi vous lances?

▲LCE8TS.

Que toutes les horreurs dont une ftme est capable

A vos déloyautés n'ont rien de comparable ;

Que le sort, les démons, et le Ciel en courroux

fl'ont jamais rien produit de si méchant que vous. 1250

CÉUMÈNE.

Voilà certainement des douceurs que j'admire.

ALCESTE

Ah t ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire*

Rougisses bien plutôt, vous en avez raison ;

Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison.

Voilà ce que marquoient les troublés de mon âme : 1255

Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme ;

Par ces fréquents soupçons qu'on trouvoit odieux,

Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux ;

Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre,

Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. 1260

Mais ne présumez pas que, sans être vengé,

Je souffre le dépit de me voir outragé.

Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance,

Que l'amour veut partout naître sans dépendance,

Que jamais par la force on n'entra dans un cœur, 1265

Et que toute àme est libre à nommer son vainqueur

Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,

Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte;

Et, rejetant mes vœux dés le premier abord,

Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'an sort. 1270

Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,

C'est une trahison, c'est une perfidie

Qui ne sauroit trouver de trop grands châtiments ;

Et je puis tout permettre à mes ressentiments.

Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage : 1275

Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.

Percé du coup mortel dont vous m'assassinez,

Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés;

Je cède aux mouvements d'une juste colère,

Et je ne réponds pas de ce que je puis faire1. 1280

CÉUMEHE.

D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement? Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

ALCESTE

Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue

J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,

Et que j'ai cru trouver quelque sincérité 1285

Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.

CBLntSNE.

De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?

ALCE8TB.

Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre! Mais, pour le mettre à bout, j'ai des moyens tous * prêts. Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits • 1299

Ce billet découvert suffit pour vous confondre, Et contre ce témoin on n'a rien à répondre.

CfLIMENE.

Voilà donc le sujet qui vous trou Me l'esprit?

Page 1