‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 88 sur 619 · LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU

HoffSSIGHKDR,

le n'aurois jamàii eu la témérité de présenter à Votrb Émwenck ce mauvais portrak d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a re» tenu jusqu'à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que je suis ; et ce n'est pas sans rougir que, pour toute reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de Y. É., eût pu paraître devant elle avec moins de honte, si les forces de l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette fameuse histoire par ce glorieux éloge, « qu'il n'y a presque aucune chose plus noble dans toute l'antiquité *. » Je voudrois que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et qu'on pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province*, qui n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V. É., n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en sont continuellement éclairées. Et certes, Mo.nseigkecr, ce chan-

I. Cette épftre dédieatoire ne M trouve que dans les éditions de 1641-1656. S. Née firme, res antiqua alia e$t nobilior. (Tïte Live, livre I, chap. xxiv.) s. A cette époque. Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut qu'en 1661 qu'fl va* s'établir à Paris.

gement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être à V. É. «, qu'est-ce autre chose qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs ? et à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut, Monseigneur, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre publient hautement avee moi que nous vous avons deux obligations très-signalées : l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre, de nous en avoir facilité les connoissances. Vous avez ennobli le but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous prescri vent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle, Scipion et Laelie, ont autrefois protesté de se contenter*, vous nous avez donné celui de vous plaire et de vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à l'État, puisque, contribuant à vos divertissements, nous contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances, puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir que d'attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa présence et de son attention le récit de nos poèmes. C'est là que, lisant sur son visage ee qui lui plaît et ce qui ne lui plaft pas, nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et tirons des régies infaillibles de ce qu'il faut suivre et de ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a- valu l'applaudissement du public ; et c'est là qu'avec votre faveur j'espère puiser assez pour être un jour une œut re digne de vos mains. Ne trouvez donc pas mauvais, MomiiGNxua, que, pour vous remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace que celui que je vous présente, et

1. « Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille, dit Voltaire, une pension de cinq cents éeus, non pas au nom du Roi, mais de ses propres deniers... Cependant une pension de cinq cents écns que le grand Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre suffisant pour qu'il dit : J'ai F honneur tf/lrt èf.Ê.n

s. Allusion aux premiers vers du prologue de VAndrienne:

PoêU qvum primum onimum ad êcritendun appulit, ld HH negoti credidit whrn dort, Populo ut piacmnt quos fecistet fabulas.

« Lorsque notre poète se décida à écrire, il crut que sa seule tâche serait de faire que ses pièces plussent au peuple. » — On sait que Scipion et Lélius paassisnt pour être les collaborateurs de Térence, et même, ans yeux do quelques-ans, peur les auteurs de ses comédies. Voila pourquoi Corneille leur prête ici ce que Térence dit en son propre nom.

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