‹ Théâtre complet, 1622-1673Chapitre 33 sur 223 · ACTE DEUXIÈME. SCENE ONZIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME. SCENE ONZIEME

LÉLIE

Ah! je ne serai plus de tes plaintes l'objet. Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries, Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies : J'ai bien joué moi-même un tour des plus adroits. Il est vrai, je suis prompt et m'emporte parfois; Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative Aussi bonne, en effet, que personne qui vive ; Et toi-même avoueras que ce que j'ai fait, part D'une pointe d'esprit où peu de monde a part.

MASCARILLE

Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.

LÉLIE

Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival, Je songeais à trouver un remède à ce mal, Lorsque, me ramassant tout entier en moi-même, J'ai conçu, digéré, produit un stratagème Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, Doivent sans contredit mettre pavillon bas.

Mais qu'est-ce ?

LÉLIE

Ahl s'il te plaît, donne-toi patience.

J'ai donc feint une lettre avecque diligence, Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin, Qui mande qu'ayant su par un heureux destin Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie Est sa fille autrefois par des voleurs ravie

Il veut la venir prendre, et le conjure au moins De la garder toujours, de lui rendre des soins; Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle Par de si grands présents reconnaître son zèle, Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.

MASCARILLE Fort bien.

LÉLIE

Ecoute donc ; voici bien le meilleur : La lettre que je dis a donc été remise ; Mais sais-tu bien comment? en saison si bien prise Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot, Un homme l'emmenait qui s'est trouvé fort sot.

MASCARILLE

Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable ?

LÉLIE

Oui, d'un tour si subtil m'aurais-tu cru capable ? Loue au moins mon adresse et la dextérité Dont je romps d'un rival le dessein concerté.

MASCARILLE

A vous pouvoir louer selon votre mérite,

Je manque d'éloquence et ma force est petite.

Oui, pour bien étaler cet effort relevé,

Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé,

Ce grand et rare effet d'une imaginative

Qui ne cède en vigueur à personne qui vive,

Ma langue est impuissante, et je voudrais avoir

Celles de tous les gens du plus exquis savoir

Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,

Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,

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