‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 118 sur 208 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

si vous avez été l'amant de sa mère, le lui auriez-Vous dit ? (silence d'Anaré.) Vous voyez bien. Ne remuons pas trop tout cela; ce n’est pas propre. La vérité, la vérité absolue, voulez-vous la savoir? Ce n’est pas de mentir au risque de sa vieet de son honneur pour sauver la réputation d’une femme dont on a été l'amant, c’est de ne pas être Vamant de cette femme, c’est de respecter la première femme que l’on a connue et aimée, sa mère, dans toutes femmes que l’on rencontre ensuite, n’importe où on les rencontre; c’est de ne pas les faire déchoir si elles sont en haut, c’est de ne pas les abaisser encore si elles sont,en bas; c’est de n’associer à sa vie et pour l’éternité qu’une seule femme, celle qu'on épouse et de n’avoir qu’une raison dans le mariage, l'amour. La voilà, la vérité. Tout ce qui prend ce nom et n’est pas cela a été inventé après coup pour les besoins d’une société plus ou moins élégante et dissolue. Cette vérité absolue n’est pas celle de M. de Thauzette, certes, mais elle n’est pas non plus la vôtre. Vous avez pris part, comme presque tous les hommes de votre monde, à l’immoralité de votre temps, vous n’en restez pas moins aussi implacable pour les fautes d'autrui qu'indulgent pour vos fautes à vous. Quand je viens vous dire : épousez cette fille qui a failli, qui a souffert, qui a expié, qui vient de vous donner la plus grande preuve d'estime, de confiance et d’amour qu’un être humain puisse donner à un autre être, l’immolation volontaire deson honneur, du bonheur et de l’amour de ses parents vénérés aux intérêts et à la dignité d’une jeune fille qui n’a d'autre titre à tant de sacrifices que d’être votre sœur; quand je vous dis, épousez cette noble femme que vous aimez et qui vous aime, vous Me répondez : Défions-nous des surprises du cœur. Et vous vous croyez en pleine morale et en plein droit et vous vous dites : «Ces choses-là,ce serait bon pourlesThouvenin qui sont peuple, mais non pour les Bardannes qui sont noblesse. » Vous avez un autre code que nous, mais Vous

n’avez pas une autre conscience. (Ille regarde en face.) Examinez-vous donc un peu. Qui a causé tous les malheurs présents? Cest vous, je le répète. Qui à permis à madame de Thauzette, ce qui n'aurait jamais dû être, de voir mademoiselle Marthe à son couvent. et de venir la retrouver ici? C’est vous. Pourquoi avez-vous autorisé cette intimité, qui devait faire naître un calcul dans l’esprit de madame de Thauzette, réduite aux expédients, flanquée d’un fils taré dont aucune famille honorable ne ‘veut? Parce que madame de Thauzette avait été votre maîtresse; que vous n’osiez pas lui refuser cette marque apparente d'estime dont vous ne pouviez prévoir les con séquences, croyant votre sœur bien garantie par les murs de son couvent et la surveillance des religieuses; parce que votre sœur s’ennuyait et que cela vous ennuyait d'aller la voir. Là-dessus madame de Thauzette vous demande la main de mademoiselle Marthe pour son fils. Vous la lui refusez et vous avez raison. Deux heures après, que faites-vous? Vous accordez votre consentement. Dites-moi que vous n’avez obéi alors qu’à l'affection que vous aviez pour votre sœur, à l'amour que vous aviez pour Denise, à l’indulgence qu’on peut avoir pour un camarade dont on connaît et dont on excuse les folies; dites-moi cela, je me tais. Mais non, il y avait en vous un but caché, celui de connaître enfin une vérité que vousnepouviezarriver à saisir; il y avait en vous la secrète espérance que, plutôt que de laisser s’accomplir ce mariage odieux entre votre sœur et ce chenapan, mademoiselle Brissot dirait tout, s’immolerait et que vous sauriez enfin tout ce que vous vouliez savoir. Vous l'avez fendu ce front impassible et adoré et il vous a livré son secret avec ses os, ses nerfs et son sang. Vous n’aviez pas le droit d'agir ainsi. Ou vous n’aimiez pas mademoiselle Brissot, et alors il fallait la laisser tranquille et ne pas lui arracher son secret, ou vous l’aimiez etalors tant pis ou plutôt tant mieux pour vous, vous voilà engagé avec

Ë | ACTE QUATRIÈME. 235 “elle pour toute la vie. Quand un homme a recu d’une femme qu’il aime et dont il est aimé une confession aussi loyale et aussi touchante que celle que vous avez trecue tout à l'heure, quand cet homme et cette femme ‘ont pleuré ensemble sur la faute commise, cette faute est à jamais lavée. Elle n’est plus que le point de départ de la réhabilitation de l’une et de la magnanimité de l’autre. Il y aura désormais entre ces deux êtres un lien d’âme et

plus. Croyez-vous que vous allez maintenant rentrer dans la catégorie des jeunes hommes à marieretque vous allez, par l'entremise d’un ami ou d’un notaire, faire demander la main d’une petite jeune fille qui vous aïmera peutêtre après le sacrement? Allons donc! Vous pouvez partir, vous pouvez aller au bout du monde, vous emporterez avec vous un souvenir qui ne vous quittera plus, et qui vous ramènera finalement aux pieds de cette vaillante amie. Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard. Prenez-en votre parti, mon cher, vous voilà de la famille des véri- ‘tables amants, de ceux que l’amour commence par éprouver et faire souffrir. Je vous défie de ne pas épouser mademoiselle Brissot. Bénie soit cette lutte où vous vous révoltez encore, mais dont vous sortirez triomphant et qui doit vous révéler ce qu’il y à de plus grand, ce qu’il y a de divin dans l’homme, la pitié et le pardon.

js cœur que chaque jour rivera et fortifiera de plus en

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