SCÈNE IV Les MÊMES, moins FRANCINE
THÉRÈSE
Ça devait finir ainsi : elle est très nerveuse, très agitée. | LUCIEN.
Elle est insupportable, voilà ce qu'elle est. THÉRÈSE.
Allez la retrouver.
LUCIEN
Je la connais bien; il vaut mieux la laisser seule; et quand elle sera calmée, elle reviendra.
THÉRÈSE
Elle vous aime trop, voilà sa faute !
LUCIEN, Elle m'aime mal, surtout.
THÉRÈSE
Elle est jalouse.
Sans raisons.
THÉRÈSE. d Oh! sans raisons. Vous serez peut-être retourné chez cette personne dont on parlait tout à l'heure? Elle l’aura appris, ou elle s’en doute, ou elle Le craint. Moi, je l'ai entendu dire. (Silence de Luzien.) Je me mêle de choses qui ne me regardent pas; — pardon, je n’ajoute plus qu’un mot : prenez garde. Avec la nature que je connais à Francine, dans la disposition physique et morale où elle se trouve, ménagez-la ; elle tombera malade ou elle fera un coup de tête.
HENRI
Ab! pour le coup de tête, il n’y a pas de danger : nous : sommes là; tout est prévu.
THÉRÈSE
Comment?
HENRI
Faites-vous le serment, chère madame, mais un vrai serment, sur la tête d'Alfred. de ne révéler à personne dans le monde, surtout à madame de Riverolles, ce que nous allons vous dire ?
THÉRÈSE, Je fais le serment.
STANISLAS
Sur la tête d'Alfred?
THÉRÈSE
Sur la tête d'Alfred. Quand on est avec des fous, i faut faire ce qu'ils veulent, crainte de pire.
Pourquoi n'est-il pas venu avec vous. Alfred ? THÉRÈSE,.
IL est pris, ces jours-ci, par une très grosse affaire.
STANISLAS
La question de la combustion de l'air. Total : trois ou quatre millions de bénéfices. Mademoiselle Smith sera “un beau parti.
THÉRÈSE
Pas pour vous, à coup sür.
STANISLAS
Il ne faut répondre de rien. Je ferai un excellent mari, moi, quand je serai un peu plus fané.
THÉRÈSE, à Henri, Voyons votre secret, maintenant.
HENRI
Eh bien, voici ce que c’est : Lucien de Riverolles, Stanislas de Grandredon, Jean de Carillac, qui va probablement venir tout à l'heure et moi, Henri de Symeux, tous plus ou moins camarades d’enfance ou de jeunesse, nous avions pris la résolution de ne jamais nous marier et de nous en tenir à ces amours dispendieuses, mais faciles, qui sont le caractère particulier des classes supéyrieures dans la seconde partie du siècle qui nous a vus hatre Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que l’éducation des jeunes filles du monde diffère beaucoup maintenant de celle qu’elles recevaient autrefois. Sans rechercher toutes les causes qui ont amené cette modification, telles que l’invasion des étrangères, la glorifi- “cation des courtisanes, la religion des couturiers, l'avènement de l’argot, l’argent voulant acheter la noblesse, la noblesse voulant retrouver l'argent, un
YIL. 17
CLS
arrivage quotidien de mœurs exotiques par toutes les lignes des chemins de fer venant précipiter les dégénérescences locales résultant de mélanges imprévus, la publicité donnée à tous les scandales, la fusion et la communion de toutes les classes aristocratiques, bourgeoises et interlopes sous les espèces du plaisir quand même...
STANISLAS
Mon Dieu! que tu parles bien!
LUCIEN
Est-ce que tout le monde parle comme ça au ministère ? | HENRI.
Non, iln’y a que moi. Toujours est-il que la jeune fille actuelle, à quelque milieu qu’elle appartienne, ne paraît plus disposée à reconnaître l’homme pour son maître naturel etindiscutable. Mais la Providence, qui à ses voies secrètes, devait. justement choisir cette même Rosalie Michon, dont il a été parlé récemment, pour la conversion d’un des incrédules, de Lucien, qui n’eüt plus qu’à se trouver deux ou trois fois avec mademoiselle Francine de Boistenant pour rêver mariage.
Dites comment ?
HENRI
Demandez plutôt à Stanislas, puisqu'il connaît Rosalie Michon mieux que moi.
STANISLAS
Vous n’êtes pas, madame, sans avoir entendu parle de ces espèces d'agences universitaires, où, moyennan une somme de. on prépare en quelques mois, au bac calauréat, les jeunes cancres qui n’ont, jusque là, montri aucune disposition pour ce premier degré des licence