SON SECRÉTAIRE, DEUX AGENTS
Par un mouvement involontaire, Lionnette s’est jetée du côté opposé à celui où elle était avec Nourvady. Ils se trouvent ainsi séparés; Nourvady marche au-devant du commissaire de police, Lionnette s’assied sur le canapé, à moitié étendue, un bras sur le dos du canapé, l'autre sur la petite table qui est là. Elle a le visage aux trois quarts tourné vers le public, dans une attitude de colère et de défi pour ce qui se passe en scène. Jean la
montre au commissaire et veut courir à elle, Le commissaire l'arrête du geste.
LE COMMISSAIRE
En vertu d’un mandat régulier, je suis requis pour venir, à la demande de M. le comte Victor-Charles-Jean de Hun, ici présent, constater chez M. Nourvady la présence clandestine de madame la comtesse Lionnette
ACTE DEUXIÈME. k 57 de Hum, épouse dudit comte Victor-Charles-Jean de Hun, et pour établir devant la loi le délit d’adultère.
NOURVADY.
Monsieur!
LE COMMISSAIRE
Veuillez garder le silence, monsieur, et ne répondre qu'à mes questions, si je crois devoir vous en faire. (A Jean.) Monsieur est bien M. Nourvady que vous accusez de complicité avec votre femme ?
JEAN
Oui.
LE COMMISSAIRE, à Lionnette.
Niez-vous, madame? Non. Je suis bien la comtesse Lionnette de Hun, femme légitime de monsieur, hélas!
LE COMMISSAIRE, à un agent.
Veillez à ce que personne ne pénètre ici! (Au secrétaire.) Asseyez-vous et écrivez.
Le secrétaire s’assied et se prépare à écrire. NOURVADY, au commissaire.
Mais enfin, monsieur |
LE COMMISSAIRE
Je suis commissaire de police de votre arrondissement, monsieur, voici mes insignes. (11 montre le bout de son écharpe. Dictant au secrétaire.) Nous étant présenté à l’un des domiciles du sieur Nourvady.…
LIONNETTE
Il y a erreur, monsieur ! M. Nourvady n ’est pas ici chez lui, mais chez moi; cette maison m’appartient, ainsi que tout ce qui s’y trouve. Veuillez faire ouvrir ce meu-
ble qui est à votre gauche, vous y trouverez mes titres de propriété faisant foi de ce que j’avance.
LE COMMISSAIRE, à un des agents.
Ouvrez. (L'agent Jui donne les papiers qu'il trouve dans le meuble. Le commissaire parcourt ces papiers.) Ces papiers ne sont pas tout à fait en règle ; c'est une acquisition faite en votre nom, mais vous me l'avez pas ratifiée, et üäl y manque votre signature. Il parle en portant les papiers à Lionnette, ë
LIONNETTE, prenant les papiers et signant.
Elle y est; et comme M. le comte de Hun et moi nous sommes mariés sous le régime de la séparation de biens et qu'il m’a donné légalement le droit d'acquérir et de disposer, je ne sais pas ce qu’il vient faire ici, chez moi.
JEAN, menaçant.
Madame!
LE COMMISSAIRE
Silence, monsieur, je vous en prie. (Dictant.) Nous nous sommes présenté à la maison qui nous a été indiquée comme étant un des domiciles de M. Nourvady. Notre visite était prévue et ordre avait été donné aux serviteurs de n’ouvrir à personne. Après trois sommations légales de notre part:et trois refus des personnes enfermées dans une chambre du premier étage, nous avons enfoncé la porte et nous avons trouvé dans cette cham, bre un homme et une femme qui ont reconnu être, l’homme, M. Nourvady, la femme, madame la comtesse Lionnette de Hun. Ladite dame, lorsque nous avons attribué à M. Nourvady la propriété de l'hôtel, nous a déclaré formellement et fourni les preuves notariées qu’elle était propriétaire de l’hôtel où nous la trouvions ; elle a affirmé que M. Nourvady était en visite chez elle.
JEAN
Veuillez ajouter, monsieur que j'ai renié toute parti-
l ACTE DEUXIÈME. æ 59
cipation à la propriété de cet hôtel, acquis sans mon consentement par des moyens illégitimes qui seront des preuves à la charge de la coupable.
LE COMMISSAIRE, au secrétaire.
* Consignez la déclaration de M. le comte de Hun. (pictant.) Après les refus qui nous ont été faits d’abord par les gens de la maison, puis par M. Nourvady.. Cest bien vous, monsieur, qui avez refusé d'ouvrir cette porte ?
1 se tourne vers Nouvardy.
NOURVADY.
Oui, monsieur.
LE COMMISSAIRE
Après le refus fait et réitéré à trois reprises par M. Nourvady de nous ouvrir la porte de la chambre dans laquelle il était enfermé avec madame la comtesse de Hun, bien que, d’après la déclaration de cette dernière, il ne fût pas chez lui, mais chez elle, et qu’elle seule eût dû, par conséquent, prendre la parole en cette circonstance, après ces refus réitérés, rien ne nous à fourni les preuves évidentes du délit que le plaignant voulait nous faire constater.
En parlant ainsi, Le commissaire a parcouru la scène regardant les meubles
et soulevant les portières qui séparent le salon des autres chambres.
JEAN
La présence de madame dans cette maison suffit pour prouver le crime.
LE COMMISSAIRE
Non, monsieur.
JEAN
En pareille matière l'intention suffit.
LE COMMISSAIRE
Nous ne sommes pas ici pour juger d’après des intentions, mais pour constater d’après des faits.
JEAN, ramassant les voiles de Lionnette.
Que vous faut-il de plus que ce triple voile qui prouve que madame est venue iciense cachant le visage, comme je l'ai vue, du reste, puisque j je l’ai suivie; étrange manière de rentrer chez soi, puisqu'elle prétend être chez elle. (Montrant Lionnette.) Mais, regardez donc, monsieur; que . vous faut-il de plus?
NOURVADY, au commissaire.
Veuillez enregistrer, monsieur, qu'à cet endroit de votre procès-verbal, j'ai pris la parole, et que j'ai affirmé, de toutes mes forces et sur l’honneur, l'innocence complète et absolue de madame Lionnette de Hun, dont, quelles que soient les apparences, l'honneur ne doit pas être soupconné une minute.
LIONNETTE, très calme d’abord, mais s’exaltant peu à peu jusqu'au délire.
Et moi, en face du scandale que monsieur a voulu produire, et, tout en sachant gré à M. Nourvady de l’affirmation qu'il vient de faire et qui est du devoir de tout galant homme qui veut sauver l'honneur d’une femme, je la déclare fausse, et les faits que la loi ne peut constater, je les déclare absolument vrais. M. Nourvady était enfermé avec moi par ma volonté, parce qu'il était, parce qu’il est mon amant.
JEAN, courant à elle, Le commissaire se place entre eux. Madame !
LIONNETTE
Quelle que soit la peine des adultères, je la mérite. (Au secrétaire qui hésite.) Écrivez, monsieur, je n'ai pas fini. Écrivez. (Elle s'est levée et marche j jusqu’à la table où le secrétaire écrit.) Pour qu'il n’y ait pas d'erreur possible dans les débats scandaleux qui vont suivre cette scène, et pour que monsieur n'ait pas à se VE d’avoir porté sur moi
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ACTE DEUXIÈME. : :° 61 un soupçon injuste et précipité, je déclare que non seulement je me suis donnée à M. Nourvady parce que je l’aimais, mais parce qu’il est riche et que je suis pauvre; qu'après avoir ruiné mon mari, je me suis vendue, incapable que j'étais de supporter la misère. Le prix de ma chute est là : un million en or frappé exprès pour moil Môn mari avait donc raison hier quand il me trai-. tait comme une prostituée. J’en suis une, et très heureuse de l'être. Et si ce que je vous dis ne vous convainc pas, s’il vous faut des preuves, en voilà! (Elle trempe ses bras nus dans l'or et en jette des poignées autour d'elle, A Jean.) Et vous, monsieur, si vous avez besoin d'argent, prenez-en : après l’infamie que vous commettez en ce moment, il ne vous reste plus que celle-là à commettre.
JEAN, marchant vers elle. Elle le regarde en face, Jean se laisse tomber sur une chaise.
Madame! Ah!
LIONNETTE, à Nourvady.
Et maintenant me croyez-vous bien à vous?
JEAN
En présence de l’insolence et de l’audace de la prévenue, je requéers son arrestation immédiate.
LE COMMISSAIRE
Je connais les droits que la loi me donne et les devoirs que j'ai à remplir. Tout ce qui a été dit a été consigné au procès-verbal; je borne là mon ministère. (A Nourvady.) Puisque vous n'êtes pas chez vous, monsieur, vous pouvez vous retirez; seulement, comme l’avenue est pleine
. de monde en face de la porte principale, quittez la mai-
son par cette issue, un de mes agents va vous rejoindre
pour que le gardien vous laisse passer.
11 montre la gauche. Nourvady salue Lionnette et sort par la gauche en passant devant Jean qui, les bras croisés et debout, ne veut pas voir le salut provocant que Nourvady lui fait.