ACTE PREMIER. 113 ANDRÉ
Mademoiselle Brissot ne recoit chez moi aucun salaire. Elle est la fille de mon régisseur, le plus honnête homme du monde, ancien officier, décoré.
MADAME DE PONTFERRAND.
Par le gouvernement actuel
ANDRÉ
Non, par le précédent.
MADAME DE PONTFERRAND.
Ça ne vaut pas beaucoup mieux.
ANDRÉ
Enfin, c’est comme ça, madame. Il était bon soldat, il a été blessé en Crimée et en Italie, on l’a décoré. C'est un malheur, mais qu’y faire?
MADAME DE PONTFERRAND.
Et pourquoi a-t-il quitté l'armée, puisqu'il était si brave?
Pour se marier. La jeune fille qu’il aimait n’avait pas de dot; lui n'avait rien, et vous savez, madame, que dans l’armée.
MADAME DE PONTFERRAND.
Il faut une dot, je sais; alors c’était de l'amour? ANDRÉ,
Justement.
MADAME DE PONTFERRAND.
De l'amour pour cette vieille, c’est drôle. Vous ne trouvez pas ça drôle, quand on voit une vieille femme, d'entendre dire qu’elle a été aimée.
ANDRÉ
Non. Quand cette femme a été jolie et quand elle est restée bonne comme l’est celle-là. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’on ait pu aimer ou épouser une femme qui a toujours été laide et qui n’a jamais-été bonne.
MADAME DE PONTFERRAND.
Il y a bonté et bonté. Il y a des bontés que toutes les
femmes ne sont pas disposées à avoir. Bref, ce sont des gens qui ont eu des malheurs.
- ANDRÉ
Très dignement et très vaillamment supportés.
Et comment vivait-on dans le malheur?
ANDRÉ
Par le travail.
MADAME DE PONTFERRAND.
La fille aussi ?
ANDRÉ
La fille donnait des lecons de français, d'histoire, de musique, à des jeunes filles : car elle est très instruite, elle à tous ses diplômes.
MADAME DE PONTFERRAND.
Éducation laïque.
ANDRÉ
Cest alors que le père, qui faisait quelques écritures de commerce, m'a été recommandé. La présence chez moi de ces braves gens m’a permis de retirer ma sœur du couvent, ce que je n'avais pu faire jusqu’alors, vivant à Paris, en garçon, et n'ayant plus ni père ni mère dépuis dix ans, ni aucune parente qui pût venir demeurer avec moi et se charger de Marthe, }