‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 72 sur 208 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

comtesse, croyez-vous qu'elle n’ait pas gardé, malgré tout, un souvenir qui ne ressemble pas aux autres, de l’adolescent ingénu et sincère dont elle a fait battre le cœur pour la première fois. Je ne riais pas toujours. Je vous ai fait souffrir. Tant mieux. Cela vous a instruit et préservé de souffrances plus vulgaires et plus dangereuses. Cet enfantillage ne pouvait pas avoir plus de suites qu'iln’en a eu. Cest justement pour cela qu’il eût pu en résulter une alliance éternelle et avouable entre nous, par un mariage entre mon fils et votre sœur. Quel joli dénouement! Maintenant que je suis une personne raisonnable, je vivrais avec vous, Fernand et ma bru, et je tiendrais la maison. Quand vous vous marierez à votre tour, car il faudra bien que vous finissiez par là, votre femme trouverait tout naturel que je restasse avec vous tous. Je serais une belle-mère rare, une grand'mère incomparable. Je vieillirai avec esprit, moi, avec grâce, comme les femmes du xvnre siècle. J’élèverais toute la nichée d’enfants, ceux de Marthe et les vôtres. Chaque âge a ses plaisirs. Nous reparlerions de temps en temps du passé. Tu ne veux pas?

ANDRÉ

Non.

MADAME DE THAUZETTE.

Vous avez tort, mon cher. Mais enfin si ces enfants s’aimaient? Si Marthe voulait absolument épouser Fernand ?

ANDRÉ

Une menace?

MADAME DE THAUZETTE.

Non! une supposition.

ANDRÉ

Eh bien, dans ce cas, il faudrait que Marthe attendit sa majorité. Après quoi, elle épouserait Fernand et je ne VII 9

la reverrais plus, ni son mari, ni vous qui auriez prêté les mains à ce mariage.Car je m'explique mieux,maintenant, vos visites fréquentes au couvent et votre recrudescence d'amitié pour moi, depuis que Marthe est ici.

MADAME DE THAUZETTE.

Voyons, mon cher, puisque nous sommes sur ce sujet, allons jusqu’au bout. Vous ne pouvez marier votre sœur. que dans des conditions particulières. Il faut que son mari et la famille de son mari acceptent ou paraissent ne pas voir...

ANDRÉ

Quoi donc?

MADAME DE THAUZETTE.

Votre situation vis-à-vis de mademoiselle Brissot?

ANDRÉ

Qu'est-ce que cela signifie?

MADAME DE THAUZETTE.

Cela signifie que vous êtes son amant.

ANDRÉ

Moi, l’amant de mademoiselle Brissot! Qui a dit cela?

MADAME DE THAUZETTE.

Tout le monde. Vous n’empêcherez pas les gens, et surtout les gens de la province et de la campagne, quand ils voient un homme de votre rang et de votre âge venir senfermer tout à coup dans un château, tout seul, avec un régisseur dont la fille est jeune et jolie, de supposer que cet homme est l’amant de cette jolie fille. Qu'y aurait-il d'extraordinaire? D'autant plus.

ANDRÉ

D'autant plus.

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Que vous ne seriez probablement pas le premier!

ANDRÉ

Cest vous qui m'avez recommandé mademoiselle Brissot; je l’ai placée à côté de ma sœur, et vous venez aujourd’hui porter sur elle une accusation abominable, une double accusation! Je vous le défends. Je commence par vous déclarer sur l'honneur que mademoiselle Brissot n’occupe ici que la situation la plus claire et la

plus respectable. Et maintenant, dites-moi ce que vous

savez sur elle. | Il lui serre le poignet.

MADAME DE THAUZETTE.

Dites donc, dites donc, je vous ferai d’abord observer que vous me serrez le poignet plus fort que vous ne m'avez jamais serré la main. Oh! c’est bien cela! Des robes qui montent, des yeux qui se baissent, vous voilà pris. Mon Dieu! que les hommes sont bêtes! Je vous ferai observer ensuite que je ne vous ai pas recommandé mademoiselle Brissot; je vous ai recommandé son père seulement : je ne pensais pas du tout à elle. Brissot est un imbécile, mais évidemment c’est un honnête homme, tout ce qu’il faut pour faire un bon régisseur! Il vous a plu de faire entrer la mère et la fille dans votre maison, de vous enticher de l’un et de vous amouracher de l’autre, c’est votre affaire. Mais vous ne voulez pas qu’on médise de mademoiselle Brissot, vous n’y arriverez pas, mon cher. Quelle est la femme dont on ne dit rien? En a-t-on assez dit sur moi?

Mais vous...

MADAME DE THAUZETTE, riant, Merci.

1iSe TT El DENISE.

ANDRÉ

Enfin, dites ce que vous savez.

: 4 MADAME DE THAUZETTE.

Je ne sais rien. Je suppose seulement que cette jolie fille qui avait toute sa liberté, qui donnait des leçons de français, d'histoire et d'orthographe, ou qui allait autre part prendre des leçons de chant pour entrer au théâtre, v’a pas attendu jusqu’à vingt-trois ans, l’âge qu’elle a aujourd’hui, pour sentir son pauvre petit cœur. Là-dessus, … je vais retrouver mon cheval, qui doit commencer à s’impatienter. Et puis, je ne vous en veux pas. Je sais mieux que personne ce que c’est qu'un homme amoureux! Grand collégien, va!

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