‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 86 sur 208 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

FERNAND

Elle était incapable de rompre le cachet de lente qui enfermait ce livre.

MARTHE

. Elle a donc maintenant toutes les vertus, pour vous comme pour mon frère. Mais ce qu’elle n'aurait pas fait. par surveillance, elle pouvait le faire par jalousie.

FERNAND

Je ne comprends pas.

MARTHE

Vous l'avez aimée ?

Moi! quelle folie!..

C’est votre mère qui me l’a dit, en ajoutant que j'eusse à me défier d’elle. Elle doit le savoir, votre mère? FERNAND.

Pourquoi le saurait-elle?

MARTHE

Vous lui dites bien que vous m’aimez, moi.

FERNAND

J'ai dû dire à ma mère que je vous aimais, parce que c'était le seul moyen que j’eusse de vous le faire savoir à vous, que je ne pouvais voir aussi souvent que je J'aurais voulu. Et puis, vous, j'espère que vous serez ma femme, tandis que je n’ai jamais songé à épouser Denise.

MARTHE

Parce qu’elle était pauvre ?

FERNAND

Oh! mademoiselle, adieu!

MARTHE

Restez! Dites-moi ce qui s’est passé entre Denise et vous; je veux le savoir.

Mais il ne s’est rien passé entre Denise et moi que les amours innocentes d’un jeune garçon et d’une jeune fillette élevés pour ainsi dire ensemble et dont il ne reste plus rien quand l’un devient un homme et l’autre une femme. Parlez à Denise de nos amours passées et vous verrez de quel éclat de rire elle partira.

MARTHE

Ce sera la première fois que je la verrai rire. Mais j'aimemieux me contenter de cette explication, que je voulais avoir avec vous avant de vous annoncer une nouvelle. Je rentre au couvent demain.

FERNAND

| Pour quelle raison ?

MARTHE

Votre mère a demandé ma main à mon frère pour vous. Vous le saviez?

FERNAND, hésitant.

Non.

MARTHE

Comment, non? Votre mère demande ma main pour vous et vous ne le savez pas? Prenez garde. J'ai horreur du mensonge. Je puis pardonner bien des choses, je ne pardonnerai jamais celle-là. C’est bon pour les valets de mentir. Je suis très franche, trop franche, avec vous surtout. Soyez donc franc pour moi. Si j’apprenais un jour que vous m'avez menti, même sur le sujet le plus insignifiant en apparence, je ne vous reverrais plus, fussé-je déjà votre femme à ce moment-là. Mon frère refuse son consentement à mon mariage avec vous, parce

qu’il prétend que vous avez fait des choses blâämables. . Est-ce vrai?

FERNAND, C’est vrai.

MARTHE

Quelles choses ? k FERNAND.

J'ai vécu dans la mauvaise compagnie, dans la dissipation… J'ai gaspillé ma fortune, j'ai joué, j'ai fait des dettes, j’ai eu des duels. J’ai fait ce que font tant d’hommes du monde avant de rencontrer celle qui leur indiquera la véritable route et qu’ils aimeront éternellement. Enfin, je commets en ce moment, pour bien des gens, le plus grand de tous les crimes et c’est peut-être celuilà que votre frère me pardonne le moins: je n’ai plus de fortune et je parle d'amour et de mariage à une fille riche qui m'a déjà fait comprendre tout à l’heure, par un mot, mais par le mot le plus dur, qu’elle ne me croit pas capable de désintéressement.

MARTHE

Oui, si vous aviez aimé Denise, vous auriez dû l’épouser même pauvre, surtout pauvre. Celui des deux qui a de l’argent, dans le mariage, partage avec celui qui n’en a pas; rien de plus juste et de plus simple. Si vous n’avez à vous reprocher que d’avoir jeté votre argent par les fenêtres, tant mieux : cela prouve que vous n’y teniez pas, et personne plus que moi ne méprise l’argent. Il ne doit jamais être mêlé à une détermination de notre esprit, encore moins à un engagement de notre cœur. Ce dont je veux être sûre, c’est que vous n’avez rien fait contre l'honneur et la délicatesse.

Est-ce que votre frère vous aurait dit?

MARTHE

Oui.

FERNAND

Comment peut-il parler ainsi de moi ? I1 m’a servi luimême de témoin quand je me suis battu avec un homme qui m'avait diffamé. Je ne puis accepter pareille accusation. Je vais aller trouver votre frère. :

Ê MARTHE

Inutile d’avoir une explication qui, dans la disposition

d'esprit où il est, peut dégénérer en une querelle. Si mon

frère a des preuves contre vous, il ne manquera pas de me les mettre sous les yeux pendant le temps que je vais passer au couvent. C’est moi seule qui serai juge. Si je nai rien à vous reprocher, je suis résolue à être votre femme, à moins que vous n'ayez pas la patience de m'attendre.

FERNAND

Comme vous me parlez ce matin!

MARTHE

Nous ne nous verrons plus aujourd’hui que devant le monde ; nous ne pourrons donc plus causer librement jusqu’à ce soir et nous ne pourrons plus correspondre après. Défense sera certainement faite à la supérieure de me laisser voir votre mère et de me laisser recevoir une lettre. C’est donc notre dernier entretien jusqu’à ce que je sois libre. Cependant, prenez cette bague ; si vous avez quelque chose de nouveau et d’important à me communiquer, déposez-la dans cetiroir que j'ouvrirai de temps en temps. Si je la trouve, je me promènerai dans l'allée qui mène chez le garde; nousnous y rencontrerons.

FERNAND

Vous m’aimez donc vraiment un peu?

MARTHE

Qui, je vous aime.

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