SCÈNE VII HENRI, LE MARQUIS
HENHI.
Je vous cherchais, monsieur le marquis.
LE MARQUIS
Et vous me trouvez désespéré, chevalier, sur l'honneur!...
HENRI
Trêve de politesses ou plutôt de railleries... Venons au fait, monsieur... D'un mot, la baronne vient de tout me, dire... Connaissez-vous le contenu de la lettre dont vous étiez porteur?
LE MARQUIS
Je l'ignorais, foi de gentilhomme.
HENRI
C'est bien!... il m'en eût coûté de renoncer à vous estimer.
LE MAlîQUIS.
N'ètes-vous donc venu ici, mon cher chevalier, que pour me renouveler les assurances de voire estime?
HENRI
Je suis venu pour vous demander quelles étaient vos intentions.
LE MARQUIS
Mes intentions?... Mais elles sont celles d'un fidèle serviteur de Sa Majesté.
HENRI
Ainsi...? J'obéirai au roi.
LE MARQOIS.
ffENRI.
Et VOUS croyez que je le souffrirai?
LE MARQUIS
Et par quel moyen comptez-vous vous y opposer?
HENRI
J'espérais que vous le devineriez sans que je vous fisse l'injure de vous le dire!
LE MARQUIS
Un duel ? Allons donc, mon cher chevalier!... c'est bien ridicule, bien usé... et cela ne mène à rien !
HENRI
Savez-vous, monsieur, qu'il faut être aussi sûr de sa réputation que vous l'êtes, pour oser répondre à un rival ce que vous me répondez là?
LE MARQUIS
Eh! pardieu! chevalier, vous le savez bien... ma réputation, elle est faite sous ce rai)port... Je me suis battu douze fois... Pour quels motifs'... Le diable m'emporte si je me souviens d'un seul... J'ai donné sept coups d'épée, j'en ai reçu cin([... et j'ai été trois fois à la Bastille; la première lois, pour huit jours; la seconde fois, pour six semaines; la troisième fois, pour quatre mois. Pour peu qu'on soit mathématicien, on voit (jue la progression est effrayante! Or, mon cher chevalier, pendant ces quatre derniers mois de réclusion, je me suis juré cent fois à moi-même de ne plus me battre que pour des choses graves et qui en vaillent la peine... Voyons, francliement, croyez-vous que l'occasion soit venue de manquer à mou serment?
HENRI
Ainsi, monsieur, vous ne regardez pas comme une chose grave d'enlever à un ami la femme qu'il aime?
LE MARQUIS
D'abord, mon cher chevalier, où avez-vous vu que j'enlève quoi que ce soit au monde?... Le roi me charged'une lettre... Je crois qu'elle renferme une nouvelle qui peut vous être agréable... Je pars ventre à terre, je cours sur les routes les plus barbares et les moins civilisées, j'arrive moulu... brisé... rompu ! La lettre renferme, quoi ? L'ordre de me marier... Ah çà! mais... est-ce que vous croyez que c'est bien amusant, de se marier comme cela tout à coup... avec une femme qui en aime un autre, et surtout quand cet autre est un joli garçon... qui a mille chances pour une de prendre sa revanche?... Allons donc, chevalier, allons donc!... attendez six mois seulement, et vous verrez que, dans six mois, c'est moi peut-être qui serai assez sot, à mon tour, pour vous prier de vous couper la gorge avec moi.
HENRI
Eh bien, alors, pourquoi acceptez-vous?
LE MARQUIS
Et le moyen de refuser quand le roi ordonne? Et puis, mon cher chevalier, moi, je suis galant homme avant tout; je me dois à mes créanciers. Vous ne connaissez pas ces espèces-là vous... mais ça n'attend que dans l'espoir de mon mariage futur ; et, si cela venait à apprendre que j'ai trouvé une occasion de payer mes dettes, et que je l'ai laissée échapper, cela ferait des cris qu'il n'y aurait plus moyen de s'entendre. HENRI, arec ironie.
Ainsi c'est par spéculation... par calcul....'
LE MARQUIS
Mais non, mon cher; ce n'est rien de tout cela... C'est parce que je me trouve dans une de ces positions où l'on n'est pas maître de sa volonté... Je n'ai pas dirigé les événements de ce côté-là... les événements m'entraînent.,, je me laisse faire... et voilà tout.
LE VALET, entrant
Madame la baronne fait demander à M. le marquis s'il est prêt à l'accompagner.
LE MARQUIS
Tarfaitement!
viii. 13
218 THÉÂTRE COMPLET d'ALEX. DUMAS
LE VALET
Madame la baronne attendra 31. le marquis au bas du perron.
LE MARQUIS
Comment donc!... dites-lui que je vais au-devant d'elle pour lui offrir mon bras. Et tenez, mon cher chevalier, c'est comme cette partie de chasse... est-ce que vous croyez: que cela m'amuse, après avoir été pendant quatre heures cahoté à rendre l'àme, d'aller courre le daim pendant cinq ou six heures?... Eh bien, non; cela m'ennuie à la mort... J'y vais cependant, et pourquoi?... Parce que, coHune je le disais tout à l'heure à la baronne, le roi m'a habitué à cela... Je suis une chose que l'on met à cheval ou en voiture, qui part, qui passe, qui anive et qui repart, le tout au galop... Bref, je suis comme le Juif errant, j'ai éternellement aux oreilles une voix qui me crie: « Marche! marche!... » et je marche. Ainsi donc, au revoir, mon cher chevalier!
(Il sort.)