‹ Théâtre completChapitre 20 sur 149 · SCÈNE VII SIR JOHN, HALIFAX · texte numérisé non relu

SCÈNE VII SIR JOHN, HALIFAX

SIR JOHN

A nous doux, maintenant ! Voilà donc à quoi vous dépensez votre temps et mou argent : à courir les cabarets vêtu comme un geiililhomme ! Êtes-vous chevalier pour porter les éperons ? étes-vous noble pour porter cette épée?...

Pardon, pardon, monseigneur; quant à la chevalerie, je passe condamnation; mais, quanta la noblesse, c'est autre chose, attendu que, comme je n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère, j'ai autant de chance pour être gentilhomme que pour ne l'être pas. Or, vous comptenez qu'un individu qui peut être gentilhomme ne doit pas être vêtu comme un faquin.

SIR JOilN.

C'est cela; et l'argent que je l'avais donné pour retrouver ma fille est passé en pourpoints de velours, en cols de dentelle et en aiguillettes d'argent.

HALIFAX

D'abord, vous ne m'avez donné que cinq cents livres sterling, ce qui est misérable.

StR JOHN.

Comment, faquin ?

HALIFAX

Sans doute! Pour cinq cents livres sterling, on peut retrouver la fille d'un aldorman ou d'un schcrif; mais la fille d'un lord? Diable! c'est plus cher.

SIR JOHN

C'e^t bien, c'est bien... Raillez, monsieur le mauvais plaisant, tournez en ridicule les choses les plus saintes, moquezvous de l'amour d'un père pour sa fille... Rira bien qui rira le dernier.

HALIFAX

L'amour d'un père pour sa fille ? Peste, vous avez raison, monseigneur; voilà certes qui est bien respectable!... Un jour. Sa Majesté Charles H, après avoir perdu la bataille de Worcester, fuyait avec un gentilhomme de ses amis, noble comme le roi, généreux comme le roi... et libertin comme,..

Sin JOHN.

Heiu! tu oses...

HALIFAX

Tous deux fuyaient donc de forêts en montagnes et de montagnes en ravins, couchant à la belle étoile, quand il y avait des étoiles, lorsqu'ils avisèrent une petite maison isolée dans laquelle ils se présentèrent, le roi sous le nom du fermier Jackson, et son favori sous le nom de sir Jacques Hébert !

SIR JOHN

Eh bien, nous savons tout cela.

HALIFAX

Aussi, ce n'est pas à vous que je le dis; c'est une histoire que je me raconte à moi même. Or, cette maison était habitée par deux charmantes petites paysannes... les deux sœurs, deux orphelines... Les proscrits étaient jeunes et beaux; on leur ouvrit la porte de la petite maison... et, comme ils étaient très-fatigués et que personne ne se doutait qu'ils fussent là... ils y restèrent huit jours.

Sm JOHN.

Auras-tu bientôt fini?

HALIFAX

Pardon, je me conte une histoire; elle m'intéresse, et je désire connaître la fin... Ils étaient donc là depuis huit jours, lorsqu'un serviteur dévoué vint leur dire qu'ur^ bâtiment n'attendait plus qu'eux pour partir pour la France. 11 fallut quitter la petite maison, il fallut quitter les charmantes hôtesses. Le roi voulait laisser un souvenir à celle des deux «œurs qui s'était particulièrement occupée de lui. Il chercha donc quelle chose il pouvait lui laisser, lui à qui on n'avait pas laissé grand'chose... et il se résolut à lui donner son portrait : c'est assez l'habitude des princes; mais, comme il n'avait pas là son peintre ordinaire, lequel en ce moment était occupé à faire le portrait en pied du protecteur, il se contenta de promettre à la jeune fille qu'il le lui enverrait de France. Quelque temps après, il apprit que la chose était devenue parfaitement inutile et que sa jolie hôtesse possédait un portrait vivant, une charmante miniature, une adorable petite fille... Le favori, qui était noble comme le roi... généreux comme le roi... libertin comme...

SIR JOHN

Monsieur!...

HALIFAX 33

HALIFAX

Le favori suivit en tout point l'exemple de son maître : il laissa son portrait comme le roi avait laissé le sien... même format... même exemplaire. Dix ou douze ans se passèrent... Sa Majesté remonta sur son trône. Pendant les premières années, elle eut tant de choses à faire, tant d'autres portraits à donner, qu'elle ne songea plus à celui qu'elle avait laissé autrefois dans un petit coin de son royaume. Mais, un beau jour, la mémoire lui revint; elle fit rechercher la miniature qui avait grandi, qui avait embelli beaucoup; puis, quand elle l'eut retrouvée, elle l'entoura de diamants, et elle la donna, avec le titre de son gendre, au fils de lord Buckingham ; or, comme chacun sait, quand les rois ont de la mémoire, les favoris se souviennent; notre favori, qui était noble comme le roi, généreux comme le roi... libertin comme...

Sm JOHN.

Encore!...

HALIFAX

Notre favori se souvint qu'il avait aussi un portrait d'égaré; il voulut le ravoir pour faire le pendant du portrait du roi; car, vous comprenez, les deux portraits étaient cousins, ou plutôt cousines... Il envoya donc son serviteur, son intendant, presque son ami, à la recherche de ce portrait, en lui donnant cinq cents livres sterling pour le retrouver... un portrait qui lui vaudra l'ordre du Bain, l'ordre de la Jarretière, que sais-je, moi.^... Et cinq cents livres sterling pour retrouver un pareil trésor!... Allons donc, monseigneur, vous n'y pensez pas... Il faut savoir semer pour recueillir, que diable! De l'argent, monseigneur, encore de l'argent, beaucoup d'argent, et on vous le retrouvera, votre portrait, soyez tranquille.

SIR JOHN

Point du tout; je chargerai un autre de ce soin. Ce sont des intérêts trop nobles et trop sacrés pour être confiés à un drôle tel que toi.

HALIFAX

Alors, vous me mettez à la retraite ?

SIR JOHN

Non ; je compte seulement l'employer à une mission non moins importante, mais plus en harmonie avec tes habitudes, tes mœurs et tes goûts.

HALIFAX

Pardon, mais j'aime mieux que vous me redonniez beaucoup d'argent pour continuer à chercher votre fille.

Sm JOHN.

Oui, je comprends, c'est une existence qui te convient; malheureusement, elle ne peut pas durer, et je t'en ménage une autre.

HALIFAX

Agréable ?

Slïl JOHN.

Très-agréable.

Oii il n'y aura pas grand'chose à faire?

SIR JOHN

Rien du tout!

HALIFAX

Et de l'argent?...

SIR JOHN

Une fortune !

HALIFAX

Cela me va. Voyons, de quoi s'agit-il?

«IR JOHN

Tu as vu la jeune fille qui était là tout à l'heure?

HALIFAX

Oui, je crois... je l'ai entrevue.

SIR JOHN

Comment l'as-tu trouvée?

HALIFAX

Mais gentille !

SIR JOHN

Charmante, mon cher, charmante I

HALIFAX

Eh bien?

Eh bien, j'en suis amoureux !

HALIFAX

Ah! ah!

SIR JOHN

Amoureux fou !

HALIFAX 35

HALIFAX

Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec cette existence agréable que vous me promettez?

SIR JOHR.

Attends; donc!

HALIFAX

Où il n'y a rien â faire ?

SIR JOHN

Attends donc, te dis-je !

HALIFAX

Et une fortune à manger ?

SIR JOHN

Nous y voilà !

HALIFAX

J'écoute!

La petite fille est sage !

HALIFAX

Voyez-vous la petite sotte !

SIR JOHN

De plus, elle habite sur les terres de lord Clarendon. Or, tu comprends, tant qu'elle sera sur ses terres...

HALIFAX

II n'y a pas moyen de tenter le plus petit rqpt. Je partage votre haine pour ce lord Clarendon.

SIR JOHN

Et puis la petite, comme Je te l'ai dit, est d'une sévérité dç principes... Elle nç pense qu'à un mari, ne parle que d'un mari.

HALIFAX

Ces petites sont incroyables pour se mettre comme cela un tas de mauvaises pensées en tète.

SIR JOHN

De sorte que je crois qu'il n'y a qu'un bon mariage..»

HALIFAX

Comment! vous l'épouseriez?...

SIR JOHN

Non, pas moi... mais toi!

HALIFAX

Moi? Eh bien, à quoi cela vous servira-t-il que je l'épouse?

Comment ! tu ne comprends pas, imbécile ?

HALIFAX

Je ne comprends pas.

SIU JOHN

Aussitôt ton mariage, tu viens te fixer dans le comté de Dumbar.

HALIFAX

Eh bien?

SIR JOHN

Eh bien, si je n'ai pas la permission de chasser sur les terres de lord Clarendon, personne ne me contestera le droit... tu comprends?

HALIFAX

Parfaitement!... et.

Tu acceptes?

Je refuse!

Ah! tu refuses?

Positivement!

SIR JOHN

HALIFAX

SIR JOHN

HALIFAX

SIR JOHN

Alors, mon drôle, je te chasse; tu es ruiné, et peut-être pis encore, attendu que tu as bien, en fouillant dans ton existence passée, quelques petites peccadilles à te reprocher, n'est-ce pas ?... quelques petits démêlés à régler avec la justice, hein? Mon crédit effaçait tout cela; un homme à moi était inviolable, tandis qu'un maraud que je chasse appartient de droit au premier recors qui le rencontre. Ainsi donc, tu comprends... d'un côté la misère, la prison, et peut-être pis... de l'autre, mon amitié, rien à faire, de l'argent, de beaux habits, une jolie femme, une table splendide, des amis à foison... Je le donne dix minutes pour réfléchir.

(Il sort.)

Page 1