‹ Théâtre completChapitre 56 sur 149 · SCÈNE VI ROGER, LE DUC D'ANJOU · texte numérisé non relu

SCÈNE VI ROGER, LE DUC D'ANJOU

LE DOC, entrant par la droite.

A merveille ! le premier au rendez-vous. Je te reconnais bien là, Roger.

ROGER

Votre Altesse est petit-fils de Louis XIV, et, en cette qualité, monseigneur ne doit ni ne peut attendre.

LB DUC

Enfin! j'ai donc un moment de liberté ! Madame de Maintenon vient d'entrer dans son oratoire. Ici, nous n'avons pas à craindre de fâcheux... Voyons, Saint-Hérem, parle vite; as-tu vu madame de Montbazon.^

ROGER

Oui, et je lui ai rendu le portrait qu'elle avait donné à Votre Altesse.

LE DUC

En échange, t'a-t-elle remis mes lettres ?

ROGER

Les lettres de monseigneur sont à sa terre de Saint-Leu. Elle est allée les chercher ce soir, et, demain matin, elles seront chez moi.

LE DUC

Pour sur ?

ROGER

Elle m'en a donné sa parole ,

viii, "

Juge de quelle importance est pour moi la remise de ces lettres, Roger, au moment de partir pour l'Espagne.

ROGER

Votre Altesse part? et quand cela ?

LE DUC

Après-demain, et tu conçois : je vais épouser la fille du duc de Savoie ; si ces lettres...

ROGER

Que monseigneur se rassure ; ces lettres seront chez moi demain avant dix heures. Seulement, que Votre Altesse veuille bien me dire où j'aurai l'honneur delà voir : à Marly, à Versailles, aux Tuileries?...

LE DUC

Écoute... Je vais demain à Paris, ne quitte pas ton hôtel de la journée.

ROGER

Comment! Son Altesse me ferait l'honneur... ?

LE DUC

Silence! si l'on savait que j'ai mis le pied chez on mauvais sujet comme toi, on se douterait que c'est pour quelque amour secret.

ROGER

Eh bien, mais il me semble qu'il y a eu autrefois une certaine Hortense Mancini, que, dans une circonstance à peu près pareille, votre auguste aïeul...

Oui; mais mon auguste aïeul avait alors quelque chose comme quarante ans de moins, ce qui rend plus indulgent.

ROGER

Sans compter qu'il n'avait pas encore ou le bonheur de faire la connaissance de madame de Maintenon.

LE DUC

Chut!... J'irai seul, dans une voiture sans armoiries; on annoncera le comte de Mauléon. Veille à ce que je ne rencontre persoRne.

ROGER

Il sera fait comme le désire Votre Altesse, ou plutôt Votre Majesté, car c'est le titre qui vous appartient désormais.

LE DUC

Oui, grâce à ce titre de roi que je vais bientôt porter, grâce

surtout aux ennuyeuses lois de l'étiquette, je ne puis plus faire un pas sans qu'il soit observé; dire une parole sans qu'elle soit commentée à Versailles; je ne puis pas même être seul! Voilà pourquoi je t'ai dit de m'attendre dans ce pavillon. Depuis huit jours, madame de Maintenon m'en a remis la clef. Tous les matins, je suis contraint d'y venir entendre des leçons de politique. Elle prétend m'apprendre à gouverner l'Espagne, à rendre mon peuple heureux! Va, crois-moi, Roger, majesté en Espagne, c'est bien triste, et mieux vaut être altesse, et même simple gentilhomme en France.

ROCEU.

Heureusement que Votre Altesse arrive à Madrid pour le carnaval, cela lui fera paraître moins durs les commencements de son exil.

Tu ne sais pas ce que tu devrais faire, Roger?

ROGEU.

Non, monseigneur.

LE DDC.

Tu devrais m'y rejoindre.

ROGER

En Espagne ? J'avoue qu'à moins que Son Altesse ne m'en donne l'ordre formel, j'éprouverais dans ce moment quelque contrariété à quitter la France.

LE DUC

Une intrigue, mauvais sujet?

ROGER

Quelque chose du moins qui ressemble beaucoup à cela.

LE DUC

J'espère que ce n'est point ici ?

ROGER

Oh! comment Votre Altesse peut-elle soupçonner...?

LE DUC

Toi ! je te crois capable de tout.

ROGER

Votre Altesse me flatte.

LE DUC

Non, pardieu! et je dis ce que je pense. Au revoir, Saint- Hérem, à demain!... Reste encore un instant ici; je ne veux pas qu'on nous voie sortir ensemble. A demain donc ; puis tu me remettras les lettres... et la clef de ce pavillon.

ROGER

Je n'y manquerai pas, monseigneur.

LE DUC, sortant par la ganche* Â demain.

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