SCÈNE IV ROGER, CHARLOTTE
CHARLOTTE
J'ai appris, monsieur, que vous m'aviez fait demander à quelle heure je serais visible, et j'accours...
ROGER
Je vous remercie de cet empressement, madame; car vous devez comprendre que j'avais hâte d'avoir une explication avec vous.
CHARLOTTE
Une explication, monsieur?... Je ne comprends pas vos paroles, et encore moins l'accent singulier avec lequel elles sont prononcées... Une explication !... et sur quoi ?
ROGER
Mais sur notre arrestation d'hier, et sur... l'événement de cette nuit.
CHARLOTTE
Oh! j'ai été bien effrayée de l'une, je vous assure, et bien heureuse de l'autre !
Tous deux étaient cependant prévus, je le présume; et quand on sait les choses d'avance, je pensais, moi, qu'elles produisaient moins d'effet.
CHARLOTTE
J'avais prévu... je savais... Que voulez-vous dire, monsieur?
ROGER
Je veux dire que vous jouez admirablement la comédie d'intrigue.
CHARLOTTE
Monsieur I
ROGER
Oh ! ne vous en défendez pas, madame; dans ce cas-là, celui qui a gagné a toujours raison.
CHARLOTTE
Je VOUS proteste, monsieur, que, tout en devinant un reproche amer dans vos paroles, je ne comprends rien à ce qu'elles me disent... A-t-on forcé votre volonté? avez-vous été contraint en quelque chose ?
KOGER.
Vous le demandez!...
CHARLOTTE
Sans doute, monsieur, je vous le demande.
ROGER
Vous le demandez!... Et ce mariage dans la chapelle d'une prison d'État, croyez-vous qu'il ait été fait de mon gré?
CHARLOTTE
Pardon, monsieur, mais, hier encore, dans le jardin de Saint-Cyr, vous me disiez à mes genoux, en me répétant cent fois que vous m'aimiez... vous me disiez que le moment le plus heureux de votre vie serait celui où vous deviendriez mon mari, où vous m'appelleriez votre femme. Me disiez-vous cela, monsieur, ou ai-je mal entendu? Étais-je folle?
ROGER
Non, madame, et, comme vous vouliez me rendre heureux le plus vite possible, vous avez tout arrangé, fort adroitement, ma foi, pour que je pusse devenir votre mari et vous appeler ma femme la nuit même.
CHARLOTTE
Moi, monsieur! comment, vous croyez que c'est moi qui...? Ah I... je commence à comprendre.
ROGER
Et qui donc, s'il vous plaît, a pu prévenir madame de Maintenon si bien à temps, qu'au moment de sortir par les portes, nous ayons trouvé les portes fermées... et qu'au moment de sortir par la fenêtre, nous ayons trouvé un exempt de la prévôté sur l'échelle par laquelle nous alliozis descendre?
CHARLOTTE
Ah! monsieur, monsieur, vous me faites honte! mais, en même temps, vous m'éclairez... Ces protestations d'amour étaient donc fausses?... Cette offre de m'épouser secrètement était donc illusoire?... Vous vouliez donc, tout simplement, monsieur, me tromper... tromper une pauvre fille?... Oh! il n'y avait pas grand mérite à cela, monsieur... et cela n'aurait pas ajouté beaucoup à votre réputation.
ROGER
Non, madame, non!... j'étais sincère quand je vous disais que je vous aimais, car je vous aimais, j'étais assez fou pour cela... Je voulais vous épouser, sans doute... mais j'aurais
v^uluà notre mariage une autre forme... une forme... qui lui imprimât au moins rai)parence du libre arbitre...
CHARLOTTE
C'est cela, monsieur ! dites que, me regardant comme une jeune fille sans conséquence, vous avez bien voulu, cela ne s'appelle t-il pas ainsi?... m'honorer d'une fantaisie... et que vous avez tout fait pour la satisfaire... Le hasard, U Providence ont voulu que les choses tournassent autrement que vous ne l'espériez; que, forcé par une puissance indépendante de ma volonté, forcé de tenir les pronaesses que vous m'aviez faites, votre orgueil a été froissé... et que vùus allez sacrifier votre femme à votre orgueil, comme vous vouliez sacrifier voire maîtresse à votre fantaisie. Dites cela, monsieur, «t cette fois, au moins, vous aurez vis-à-vis de uoi le mérite de la franchise.
ROGER
Et vous, madame, dites que, fatiguée d'être i Saint-Cyr, vous avez éprouvé le désir, désir bien naturel, d'être libre, d'avoir un nom, une position dans le monde... Vous avez eu la bonté de croire que je pourrais vous donner tout cela...
CHARLOTTE
Monsieur!...
ROC£fi.
C'est très-flatteur pour moi... et je vous remercie de mV Yoir donné la préféreace !
CHARLOTTE
Àh!
ROeER.
Mais, comme j'apprécie parfaitement le sentiment qui vous a fait agir, permettez que, tout en demeurant sa victime, je ne reste pas sa dupe. Vous désiriez être libre, vous l'êtes ; vous désiriez un nom, vous avez le mien ; vous désiriez une fortune, vous avez la mienne; vous désiriez une position dans le monde, pour tout le monde, excepté pour moi, vous serez I4 vicomtesse de Saint-Hérem. Maintenant, madame, voici mou appartement, voici le vôtre ; c'est la seule chose que nous ne partagerons pas. Quant à cette chambre, c'est ■ un terrain neutre sur lequel nous nous rencontrerons quelquefois. C'était ce que vous désiriez, n'est-ce pas, madame? Vous êtes satisfaite, vous êtes heureuse? Je ne puis pas davantage pour vous; permettez-moi donc de me retirer...
CUIKLOTTE, roulant le retenir.
Monsieur!...
lladaine...
ROGEU, salnant.
(Roger rentre cbozJuL)