‹ Théâtre completChapitre 89 sur 149 · SCÈNE III ROGER, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

SCÈNE III ROGER, CHARLOTTE

CHARLOTTE

Vous m'avez fait prier de vous recevoir, monsieur; je m'empresse de me rendre à votre désir.

ROGER, la regardant.

C'est donc bien vous, madame; car, malgré le témoignage de Dubouloy, je vous l'avoue, je doutais encore,

CHARLOTTE

Vous aviez tort, monsieur... C'est parfaitement moi... (Lui montrant un fauteuil.) Puis-je V0U5 Olîrir...? KOGER.

Un siège?... Merci, c'est trop de bonté... Je ne reste qu'un moment;,., le temps de vous demander seulement comment il se fait que vous soyez à Madrid sous un faux nom, quand je vous croyais à Paris dans votre hôtel de la rue du Bac.

CHARLOTTE

Je suis venue à Madrid, monsieur, parce que tel a été mon bon plaisir, et que, libre comme je le suis, il m'a paru qu'il n'était point nécessaire de demander la permission à qui que

ce fut.

LES DEMOISELLES DE SAIM-<;y i; ! J

UOGEU.

II me •emble cependant, madame, qu'il existe do par le monde un homme qui devait être consulté avant que vous fissiez une pareille démarche.., et qui, ne l'ayant point été, a le droit de trouver cette démarche au moins inconvenante.

Oui cela, monsieur?

RO&ER

Mais M. de Saint-Hérem, votre mari... moi enfin.

CHARLOTTE, avec le plus grand étonnement. . !. de Saint-Hérem... mon mari... vous!... Mais vous ignorez donc ce qui est arrivé depuis votre départ, monsieur?

ROGER

Qu'est-il arrivé qui puisse vous dégager de l'obéissance que vous m*avez jurée, et du respect que vous devez porter à mon nom?...

CHARLOTTE

Vous rappelez-vous comment vous m'avez quittée, monsieur?

ROGER

A merveille.

CHARLOTTE

Vous rappelez-vous que, lorsque vous m'offrîtes de garder votre nom, de partager votre fortune et d'habiter votre hôtel, vous rappelez-vous que je vous dis : « Vous parti, je n'ai plus besoin que d'une dot et d'un couvent? »

ROGEU.

Oui, madame, et je suis bien aise de voir de quelle manière vous avez tenu votre resolution.

CHARLOTTE

J'allai, le jour même, monsieur, mejeter aux pieds de madame de Maintenon, et la prier de me recevoir aux Carmélites... Mais ce n'était point assez que de lui demander à entrer au couvent, il fallait bien lui dire pourquoi j'y entrais... il fallait bien lui dire que vous m'aviez abandonnée, il fallait bien lui dire que, sans avoir été votre femme, j'étais votre veuve!... il fallait bien lui dire, enfin, que vous ne m'aviez jamais aimée, ou que vous ne m'aimiez plus...

ROGER

Au fait, madame, au fait...

CHARLOTTE

Tranquillisez-vous, monsieur, ce ne sont point des reproches; je ne vous en fis point, alors, je ne vous en ferai point maintenant. Madame de Maintcnon prétendit que ce n'était point un couvent que je devais choisir; qu'un couvent vous donnerait raison aux yeux de la société, en faisant supposer que j'avais commis quelque grande faute; qu'au contraire, c'était la vie à découvert... le monde... le jour qu'il me fallait.

ROGER

Et madame de Maintenon avait parfaitement raison, madame... Quand on a votre esprit, votre âge, votre figure... c'est le monde, c'est la cour même qu'il faut... Seulement, parmi toutes les cours d'Europe, il en est une qui me paraissait vous être interdite, sans ma permission du moins: c'était celle de Madrid.

CHARLOTTE

Vous ne m'avez point laissé achever, monsieur; sans cela, VOUS auriez vu que toutes les cours m'étaient permises maintenant, celle de Madrid comme les autres...

ROGER

Je vous avoue, madame, que je ne vous comprends pas.

CHARLOTTE

Vous allez me comprendre. Madame de Maintenon me fit alors monter dans sa voiture, me conduisit chez Son Éminence le nonce du pape, et réclama pour moi l'annulation de notre mariage.

ROGER

L'annulation de notre mariage?...

CHARLOTTE

Son Éminence écrivit aussitôt à Rome, et, comme l'affaire avait été chaudement recommandée par Sa Majesté elle-même à notre ambassadeur, presque courrier par courrier, madame de Maintenon reçut le bref...

ROGER

Qui cassait notre mariage?

CHARLOTTE

Oui, monsieur...

ROGER

Notre mariage est cassé ?

CHARLOTTE

Cassé, monsieur... Soyez donc heureux... soyez donc libre... Biais reconnaissez que j'ai le droit de partager, sinon le boaheur, du moins la liberté qui vous est rendue.

ROGER

Cassé!... Alors, madame, oui, je comprends... vous êtes libre; mais, vous en conviendrez, il n'est pas moins étrange que vous ayez été choisir, pour user de votre liberté, la cour de Sa Majesté Philippe V.

CHARLOTTE

Savais-je que vous l'habitiez, monsieur ?... m'aviez-vous dit, en partant, où vous alliez? et, depuis que vous êtes parti, m'aviez-vous donné de vos nouvelles?... Puis, monsieur... faut-il vous le dire, ce n'est pas de mon libre arbitre que je suis venue ici... ce n'est pas mon choix qui m'a conduite en Espagne, c'est un ordre de madame de Maintenon. Elle m'a dit, un matin, qu'il me fallait partir pour Madrid... Elle m'a remis une lettre cachetée, et dont j'ignorais le contenu, pour M. le ducd'Uarcourt... Nous sommes arrivées il y a quatre jours, je crois. Avant-hier, nous avons été au spectacle dans la loge de l'ambassadeur... Hier, nous avons été présentées au roi... Nous ignorions, Louise et moi, que vous fussiez à Buen-Retiro... Nous vous avons rencontré... Notre intention d'abord était de ne pas vous parler... Le roi vous a ordonné de prendre notre bras... vous nous avez priées de nous démasquer, et, comme nous n'avions aucun motif de nous refuser à vos sollicitations, nous y avons cédé... Je savais que cette reconnaissance d'hier au soir amènerait, selon toute probabilité, une explication ce matin ; mais cette explication était indispensable, je ne l'ai donc ni fuie ni cherchée, je l'ai attendue... Vous êtes venu me la demander, je vous la donne... Désirezvous quelque chose de plus.\.. Parlez, monsieur, et, s'il est en mon pouvoir de le faire, je le ferai... Je n'oublierai jamais que j'ai eu l'honneur de porter votre nom, bien peu de temps, sans doute... mais assez cependant pour que je regrette toute ma vie, croyez-le bien, d'avoir été forcée de le quitter.

ROGER, dans le plus grand étonnement.

Madame, vous me dites là des choses... '■

vui. 10

CHARLOTTE

Fort simples, monsieur, et dont, au besoin, M. le duc d'Harcourt pourra vous donner la preuve...

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