‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 111 sur 288 · ACTE I, SCÈNE X · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE X

HÉLÈNE

Pardon, mon chéri. Tu es bon à un tas de choses.

JACQUES

A des choses qui coûtent, pas à des choses qui rapportent.

HÉLÈNE

Tu avais une profession autrefois.

JACQUES

J'étais ingénieur... je l'ai été six mois. Et il y a près de quinze ans que je ne le suis plus... Et quand on n'a pas exercé une profession depuis quinze ans, on ne peut guère espérer...

HÉLÈNE

Etais-tu un bon ingénieur, au moins?

JACQUKS.

Je ne me rappelle plus.

HÉLÈNE

Pourquoi ne jouerais-tu pas à la Bourse, comme tant de gens que nous connaissons ?

Jouer à la Bourse ! Avec quoi?

HÉLÈNE

On emprunte.

JACQUES

Oh !

HÉLÈNE

Quel mal y aurait-il ? Nous connaissons des gens très riches, très obligeants, qui sont nos amis. Tiens, Le Houssel, par exemple... Tu t'adresserais à Le Houssel, en lui expliquant notre situation... Il se ferait un plaisir... il se ferait un devoir... Quand je pense que des gens

comme nous n'ont pas de dettes à Paris ! Si ça n'est pas ridicule !

JACQUES

Tu raisonnes... Tu ne peux pas t'imaginer comme tu raisonnes quelquefois. Emprunter! Et à Le Houssel encore, avec la réputation qu'il a... D'ailleurs je ne veux pas. Où irions-nous, sij'entrais dans cette voie-là? Ce serait gentil. J'en arriverais vite à être comme Revinel, Revinel du cercle.

HÉLÈNE

Qu'est-ce qu'il a de spécial, Revinel?

JACQUES

Il doit à tout le monde. A moi, il me doit cent louis depuis un an, que je viens de lui réclamer pour la dixième fois, mais je suis sûr qu'il ne me les rendra jamais. Il tape les garçons, les sommeliers et jusqu'aux chasseurs et aux petits grooms qui font les courses.

HÉLÈNE, riant.

Ah! ah !

JACQUES

Non, mais me vois-tu... ?

HÉLÈNE

Tiens! toi, tu n'es qu'un bourgeois! si on t'avait laissé faire, tu aurais mis de l'argent de côté.

JACQUES

Heureusement, tu étais là.

HÉLÈNE

Dis tout de suite que lu regrettes de m'avoir épousée.

JACQUES

Oh!

HÉLÈNE

Tu le regrettes?

JACQUES

Tu sais bien que je t'adore.

HÉLÈNE

Moi aussi, mon chéri, je t'adore... Nous n'avons peut-être pas été très pratiques jusqu'à présent, c'est vrai, mais nous nous sommes aimés dans le luxe, dans la gaieté, dans la fantaisie... Et puis, malgré tout, nous n'avons rien à nous reprocher. Tu ne m'as jamais trompée, dis?

JACQUES

Jamais.

HÉLÈNE

Eh bien ! c'est quelque chose dans un ménage de ne s'être jamais trompé ni l'un ni l'autre... J'irai plus loin, c'est tout.

JACQUES

C'est beaucoup, évidemment, mais enfin...

HÉLÈNE

Qu'est-ce que l'argent à côté de ça? Voyons, réfléchis... que préférerais-tu? Que je t'aie trompé ou que je t'aie ruiné?

JACQUES

Il y a deux écoles...

HÉLÈNE

Tu es bête.

JACQUES

Va, ma petite Hélène, nous avons fait des bêtises, nous avons gaspillé notre fortune, nous avons mené une vie absurde ; il ne nous reste qu'un moyen de nous en tirer galamment, proprement, c'est de disparaître à l'anglaise et d'aller cultiver le coin de terre que nous avons conservé par miracle. Si tu m'aimes bien, et je suis sûr que tu m'aimes, tu ne t'y opposeras plus, et nous partirons gaiement, car au fond nous sommes

gais, et ce n'est pas la peine de perdre notre bonne humeur en nous débattant au milieu d'ennuis de toutes sortes, de dettes et d'huissiers.

HÉLÈNE, doucement

Figure-toi qu'à mon âge je n'ai pas encore vu d'huissiers.

JACQUES

Demeure dans cette sage ignorance.

HÉLÈNE

Je ne veux pas te contrarier, mon chéri, certes non, je ne veux pas... Je t'aime trop. Mais enfin, est-ce qu'il n'y aurait pas une combinaison? Si on cherchait un peu avant de se décourager... Je ne demande pas mieux que d'aller vivre dans ta province, moi, mais pas tout de suite, plus tard, quand nous serons vieux, quand nous serons ramollis.

JACQUES

Je veux bien chercher, mais je sais d'avance...

(Entre Rosalie.

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