ACTE III, SCENE I
la seule femme peut-être que j'aie jamais désirée, voilà ce que je vois de plus clair.
MOLINEUF.
Pourquoi diable vous acharnez-vous ? Je vous avais prévenu.
LE HOUSSEL.
J'avais eu une lueur d'espoir.
MOLINEUF.
Et ça n'a pas duré?
LE HOUSSEL.
Non. Vous avez raison, il n'y à rien à faire... Elle me parle comme à son oncle... « Mon bon Le Houssel... Mon petit Le Houssel... » Je ne lui fais visiblement pas l'effet d'un homme. Il y a des moments où je la regarde d'une certaine façon, j'espère toujours qu'elle comprendra. Eh bien ! elle ne comprend pas. C'est même un peu humiliant, à la longue.
MOLINEUF.
Vous n'avez pas essayé de réagir... de lutter?
LE HOUSSEL.
Mais pardon, j'ai beaucoup lutté.
MOLINEUF.
Gomment ?
D'abord, lorsque je me suis bien convaincu que je n'avais aucune chance, j'ai fait ce que tout homme raisonnable eût fait à ma place.
MOLINEUF.
C'est-à-dire ?
LE HOUSSEL.
Je me suis remis avec Eglantine.
MOLINEUF.
Ça n'a rien donné, ce moyen-là?
LE HOUSSEL.
Rien du tout, au contraire. Alors j'ai quitté Eglantine définitivement. Ça me coûte même une forte somme entre parenthèses.
MOLINEUF.
Oh ! oh !
LE HOUSSEL.
Cette petite dinde a eu la bêtise de confier tout ce qu'elle avait à Brassac... C'est de moi qu'elle le tenait presque entièrement: je suis moralement obligé de le lui rembourser. A une autre époque, cette histoire m'aurait beaucoup distrait. Mais aujourd'hui tout m'est égal. Ça ne m'amuse même plus de donner de l'argent aux femmes.
MOLINEUF.
Essayez de ne pas leur en donner.
Je ne pourrais pas... Ah î je suis à un très mauvais tournant, et si je ne trouve pas moyen d'en finir d'une manière ou d'une autre, c'est le gâtisme à bref délai.
MOLINEUF.
Ou le mariage.
LE HOUSSEL.
Ou les deux. Avez-vous remarqué que maintenant, à Paris, ce qu'on appelait autrefois l'âge mur tend à disparaître. On reste jeune très longtemps, puis tout d'un coup, sans transition, on devient gâteux.
MOLINEUF.
Nous perdons le sens des nuances.
LE HOUSSEL.
Mais, tout de même, moi, Le Houssel, tomber sur la femme qu'on n'a pas pour de l'argent, vous m'avouerez que c'est raide !