ACTE I, SCÈNE XI
CHARLOTTE
C'est tout ce que ça t'inspire, cette situation?
GENEVIÈVE
Que veux-tu que je te dise?
CHARLOTTE
Je voudrais que tu m'arrêtes, que tu me raisonnes... que tu me fasses sentir que je fais une folie!... Est-ce qu'il est capable d'aimer vraiment une femme comme moi... qui ne suis pas de son monde, qui n'ai pas d'éducation! Est-il même capable d'aimer? Est-ce que je sais? Je ne le connais pas. Il me gardera huit jours... Moi, au contraire, je suis seule depuis des années ; je n'ai jamais aimé personne depuis Fernand, et encore, Eernand, je ne l'aimais pas, j'étais trop jeune. Je vais me mettre à aimer Julien avec tout mon cœur, avec passion... Il ne s'en apercevra seulement pas, et je serai malheureuse comme les pierres!... Voilà où je vais! Et tu es là à me regarder sans rien dire, comme une curiosité. Ah ! je serais en train de me noyer, il ne faudrait pas compter sur toi!...
GENEVIÈVE, lui prenant les mains.
Ma chérie... je ne sais pas, moi, je ne sais pas...
CHARLOTTE
Il y a des choses qu'on devine... Heureusement que j'ai de la raison pour nous deux!... Viens, partons... (On frappe.) Ah! bon! on frappe... C'est peut-être lui... Si c'est lui, tant pis! je n'irai pas
ouvrir... (On frappe encore.) Vas-y, toi...
GENEVIÈVE
Oui.
(Elle sort par la droite et disparaît un instant.) CHARLOTTE.
Qui est-ce?...
GENEVIEVE, rentrant.
C'est un commissionnaire, avec un paquet et une lettre.
CHARLOTTE, ouvrant la lettre.
C'est de lui... (A Geneviève.) Défais ce paquet, toi...
Oui... oui...
(Elle défait le paquet.) CHARLOTTE, lisant a voix basse quelques mots de la lettre.
... « Je t'adore... Viens... viens, ce soir... Ma Charlotte chérie... »
(Elle s'assied.)
GENEVIÈVE, qui a ouvert le paquet.
C'est un sac de voyage. Oh! qu'il est joli!...
(Elle ouvre le sac qui est très élégant et contient un nécessaires Qui te fait ce cadeau-là?
CHARLOTTE
C'est lui... Il m'avait dit qu'il m'enverrait un sac de voyage pour aller au Havre.
GENEVIÈVE
Et il te l'envoie. C'est un garçon de parole.
CHARLOTTE. FAle relit la lettre. Un grand temps; puis, doucement,
ne retournant vers Geneviève.
Tu m'excuseras auprès de ta mère, n'est-ce pas?
GENEVIÈVE
Oui, ma chérie. Je t'aime bien, va.
CHARLOTTE
Enfin!... Je voyagerai avec cette robe... et ma pèlerine... (Elle prend la pèlerine.) et ce chapeau-
là... (Elle prend un chapeau sur la cheminée.) GENEVIÈVE.
Qu'est-ce que tu emportes ?