SCÈNE PREMIÈRE SIGISMOND, POUSSIER, LEBRANCARD
(Tous les trois jouent au whist à une table de jeu, à droite.)
POUSSIER
Plus qu'un tour, voulez-vous? C'est idiot de jouer au whist tout de suite après dîner !
LEBRANCARD.
Tu as raison. Tourneur et Bréard sont plus malins que nous : ils fument des cigares au grand air.
SIGISMOND, donnant les cartes.
Tourneur et Bréard sont plus malins que nous sous tous les rapports.
POUSSIER
Surtout Tourneur.
SIGISMOND
Non, surtout Bréard, parce que Tourneur n'a eu qu'à hériter de son père, ce qui est à la portée du premier venu.
LEBRANCARD.
Eh hien ! et Bréard, qu'est-ce qu'il a fait?
Bréard, il y a quelques mois, n'était qu'un
petit avocat sans clientèle, ayant toutes les peines du monde à ne pas mourir de faim.
POUSSIER
Qui est-ce qui n'a pas toutes les peines du monde à ne pas mourir de faim ?
SIGISMOND
Toi... Aujourd'hui, il est l'ami intime de Tourneur, il est installé ici à Trouville chez lui, il a accaparé toutes les affaires que le père Tourneur a laissées à son fils, et il est en route pour la grosse situation. Car il a trouvé le moyen de se faire plus de réclame avec le procès Vermoulin, — un petit procès de rien du tout, — qu'un autre avec dix ans de travail.
Du talent?
Aucun !
De l'avenir?
LEBRANCARD.
SIGISMOND
LEBRANCARD.
SIGISMOND
Beaucoup... D'ailleurs, ce que j'en dis n'est pas pour le débiner : il m'est très sympathique.
POUSSIER
Et à moi aussi.
SIGISMOND
J'adore les gens à qui tout réussi, qui ont la veine ; au moins, on sait à quoi s'en tenir. Quand on se bat avec ces gens-là, on est sûr d'être blessé; quand on fait une affaire avec eux, on est sûr d'être roulé. Ils arrivent toujours au bon moment; ils s'en vont toujours quand il faut. Ils ont un instinct admirable pour reconnaître les hommes qui leur seront utiles et les femmes qui les rendront heureux, et un flair non moins subtil pour éviterles autres. . . La chance, voyez-vous, mes
enfants, il n'y a plus que cela de vrai dans une société qui est devenue une maison de jeu. Seulement, c'est comme le génie ou comme la beauté : on l'a ou on ne l'a pas !
POUSSIER
Des gaillards comme Bréard, il n'y a qu'à être leur ami.
LEBRANCARD.
Jusqu'au moment où la veine tourne.
POUSSIER
Il est toujours temps de les lâchera ce moment-là.
LEBRANCARD, baissant un peu la voix.
Est-ce vrai, ce qu'on m'a dit tantôt?... Simone et Bréard?...
Pas encore.
LEBRANCARD.
Es-tu sûr ?
SIGISMOND
Absolument. Simone m'aurait prévenu. . . Je suis son directeur de conscience. Elle ne fait jamais une bêtise sans me demander conseil.
LEBRANCARD.
Tu nous tiendras au courant ?
SIGISMOND
Parbleu ! (Voyant entrer par le fond Tourneur, Bréard, Charlotte et Joséphine.) Chllt !