ACTE IV, SCÈNE VIII
JULIEN
Veux-tu que je te raconte une histoire qui te fera plaisir?
CHARLOTTE
Je sais que tu racontes très bien.
Ce n'est pas pour ça qu'elle te fera plaisir.
CHARLOTTE
Eh bien! quelle est cette histoire?
JULIEN, gravement.
Je ne suis pas l'amant de madame Baudrin.
CHARLOTTE
Si c'est ça l'histoire, tu peux...
JULIEN, scandant les mots.
Je ne suis pas l'amant de madame Baudrin... Elle n'a pas voulu ; elle s'est fichue de moi.
CHARLOTTE
C'est bien extraordinaire !
JULIEN
Lis cette lettre qu'elle vient de m'écrire à l'instant même.
CHARLOTTE, jetant un coup d'oeil.
C'est drôle!...
JULIEN
Je te l'avais bien dit que tu rirais !
CHARLOTTE
Comment ça s'est-il fait?
Elle m'a donné des rendez-vous à diverses reprises...
CHARLOTTE
Et elle n'est jamais venue?
JULIEN
Ou bien, quand elle est venue, ça été exactement comme si elle ne venait pas.
CHARLOTTE. ;trec indignation.
Elle t'a fait poser?...
JULIEN
Oui.
Toi!
Oui. moi...
Quelle grue!
Voilà î
CHARLOTTE
JULIEN
CHARLOTTE
JULIEN
CHARLOTTE
Ces femmes-là sont bien fortes, pourtant!
Elles se l'imaginent.
CHARLOTTE
Le jour où elle voudra...
JULIEN
Je l'en défie!
CHARLOTTE
Au fond, c'est excellent pour toi. Ce n'était pas la maîtresse qu'il te fallait.
JULIEN
Non... non...
CHARLOTTE
Vous ne vous seriez pas entendus.
JULIEN
Pas du tout... La maîtresse qu'il me faut, c'est une femme dans ton genre... oui, parfaitement. Et la meilleure femme dans ton genre que je puisse trouver, c'est encore toi...
(Il veul l'embrasser.
ACTK IV, SCKNE NUI
CHARLOTTE, sérieuse,
Eloigne-toi, Julien.
(Elle se lève.)
Reste, dis...
Non.
Je t'en supplie!
JULIEN
CHARLOTTE
JULIEN
CHARLOTTE
Crois-tu que si je refuse, c'est pour faire la coquette avec toi? et profiter de ton désir d'un instant pour t'imposer des conditions?... Non, va... Et la preuve, c'est que, si tu le veux, si tu t'approches, je vais t'appartenir encore, je le sais bien!... Mais après, mon pauvre ami, réfléchis... Nous serions dans la même situation qu'il y a six mois, avec les mêmes sujets de discussions, de colères, d'inquiétudes...
JULIEN
Mais non ! mais non !
CHARLOTTE
Nous aurions des liaisons de huit jours, d'un jour, d'une heure, et des séparations de plus en plus pénibles, de plus en plus vilaines! Et moi qui ne cesserais pas de t'aimer, je resouffrirais en détail tout ce que j'ai souffert d'un coup!... Mais je deviendrais enragée!
JULIEN
Je te jure... je te jure...
Tu n'as peut-être pas été l'amant de madame Baudrin, mais tu as été le mien, nous nous sommes appartenu entièrement, et, si nous avons
pu nous quitter, c'est que notre liaison n'avait plus de force.
JULIEN
Tu dis que j'ai été ton amant... Mais je te regarde, et je m'aperçois que j'ai été l'amant d'une Charlotte qui n'est pas celle que j'ai devant moi... Oui, tu es une femme nouvelle, changée à mon insu, transformée. Tu n'as plus la même voix, les mêmes gestes qu'autrefois, les mêmes pensées peut-être, et je n'ai jamais été l'amant de la femme que tues aujourd'hui.
CHARLOTTE
Ce sont des mots, cela, Julien, et nous serions punis cruellement si nous nous laissions duper par eux... Tu es encore plus changé que moi. Quand je t'ai connu, tu n'étais rien ; te voilà un homme arrivé et riche. Qui sait ce que tu seras demain?... Ta vraie destinée, à présent, c'est d'épouser unejeune fille, de te créer une famille, et non d'avoir des maîtresses jalouses et encombrantes qui s'accrocheront à toi toute la vie.
JULIEN
C'est facile à dire: épouser une jeune fille... Mais je n'en connais pas, de jeunes filles! Et toi ?
CHARLOTTE
Tu finiras par en rencontrer une.
Je finirai aussi par avoir cinquante ans.
charlotte!
Tu as le temps ; un homme de ton âge est encore jeune.
JULIEN
Pas si jeune qu'une jeune fille... Et puis, les jeunes filles, sous prétexte qu'on les a épousées,