‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 286 sur 288 · ACTE IV, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE VIII

JULIEN

Veux-tu que je te raconte une histoire qui te fera plaisir?

CHARLOTTE

Je sais que tu racontes très bien.

Ce n'est pas pour ça qu'elle te fera plaisir.

CHARLOTTE

Eh bien! quelle est cette histoire?

JULIEN, gravement.

Je ne suis pas l'amant de madame Baudrin.

CHARLOTTE

Si c'est ça l'histoire, tu peux...

JULIEN, scandant les mots.

Je ne suis pas l'amant de madame Baudrin... Elle n'a pas voulu ; elle s'est fichue de moi.

CHARLOTTE

C'est bien extraordinaire !

JULIEN

Lis cette lettre qu'elle vient de m'écrire à l'instant même.

CHARLOTTE, jetant un coup d'oeil.

C'est drôle!...

JULIEN

Je te l'avais bien dit que tu rirais !

CHARLOTTE

Comment ça s'est-il fait?

Elle m'a donné des rendez-vous à diverses reprises...

CHARLOTTE

Et elle n'est jamais venue?

JULIEN

Ou bien, quand elle est venue, ça été exactement comme si elle ne venait pas.

CHARLOTTE. ;trec indignation.

Elle t'a fait poser?...

JULIEN

Oui.

Toi!

Oui. moi...

Quelle grue!

Voilà î

CHARLOTTE

JULIEN

CHARLOTTE

JULIEN

CHARLOTTE

Ces femmes-là sont bien fortes, pourtant!

Elles se l'imaginent.

CHARLOTTE

Le jour où elle voudra...

JULIEN

Je l'en défie!

CHARLOTTE

Au fond, c'est excellent pour toi. Ce n'était pas la maîtresse qu'il te fallait.

JULIEN

Non... non...

CHARLOTTE

Vous ne vous seriez pas entendus.

JULIEN

Pas du tout... La maîtresse qu'il me faut, c'est une femme dans ton genre... oui, parfaitement. Et la meilleure femme dans ton genre que je puisse trouver, c'est encore toi...

(Il veul l'embrasser.

ACTK IV, SCKNE NUI

CHARLOTTE, sérieuse,

Eloigne-toi, Julien.

(Elle se lève.)

Reste, dis...

Non.

Je t'en supplie!

JULIEN

CHARLOTTE

JULIEN

CHARLOTTE

Crois-tu que si je refuse, c'est pour faire la coquette avec toi? et profiter de ton désir d'un instant pour t'imposer des conditions?... Non, va... Et la preuve, c'est que, si tu le veux, si tu t'approches, je vais t'appartenir encore, je le sais bien!... Mais après, mon pauvre ami, réfléchis... Nous serions dans la même situation qu'il y a six mois, avec les mêmes sujets de discussions, de colères, d'inquiétudes...

JULIEN

Mais non ! mais non !

CHARLOTTE

Nous aurions des liaisons de huit jours, d'un jour, d'une heure, et des séparations de plus en plus pénibles, de plus en plus vilaines! Et moi qui ne cesserais pas de t'aimer, je resouffrirais en détail tout ce que j'ai souffert d'un coup!... Mais je deviendrais enragée!

JULIEN

Je te jure... je te jure...

Tu n'as peut-être pas été l'amant de madame Baudrin, mais tu as été le mien, nous nous sommes appartenu entièrement, et, si nous avons

pu nous quitter, c'est que notre liaison n'avait plus de force.

JULIEN

Tu dis que j'ai été ton amant... Mais je te regarde, et je m'aperçois que j'ai été l'amant d'une Charlotte qui n'est pas celle que j'ai devant moi... Oui, tu es une femme nouvelle, changée à mon insu, transformée. Tu n'as plus la même voix, les mêmes gestes qu'autrefois, les mêmes pensées peut-être, et je n'ai jamais été l'amant de la femme que tues aujourd'hui.

CHARLOTTE

Ce sont des mots, cela, Julien, et nous serions punis cruellement si nous nous laissions duper par eux... Tu es encore plus changé que moi. Quand je t'ai connu, tu n'étais rien ; te voilà un homme arrivé et riche. Qui sait ce que tu seras demain?... Ta vraie destinée, à présent, c'est d'épouser unejeune fille, de te créer une famille, et non d'avoir des maîtresses jalouses et encombrantes qui s'accrocheront à toi toute la vie.

JULIEN

C'est facile à dire: épouser une jeune fille... Mais je n'en connais pas, de jeunes filles! Et toi ?

CHARLOTTE

Tu finiras par en rencontrer une.

Je finirai aussi par avoir cinquante ans.

charlotte!

Tu as le temps ; un homme de ton âge est encore jeune.

JULIEN

Pas si jeune qu'une jeune fille... Et puis, les jeunes filles, sous prétexte qu'on les a épousées,

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