SCENE II BRIDEL, VARINOIS
BRIDEL, apparaissant en haut de l'escalier.
Beau-père ?
VARINOIS, se retournant.
Quoi?
Vous êtes seul?
VARINOIS.
Oui.
BRIDEL, descendant.
J'ai besoin d'avoir avec vous un bout de conversation.
VARINOIS.
Je VOUS écoute... (Lui désignant le fauteuil de tout à
l'heure.) Asseyez-vous donc là dedans, ne vous gênez pas.
BRIDEL, prenant un temps.
Beau-père, j'ai beaucoup de sympathie pour vous...
VARINOIS.
De mon côté, mon ami...
Votre femme me porte sur les nerfs, mais cela ne m'empêche pas de vous rendre justice...
VARINOIS.
Parfaitement.
Vous ne prendrez donc pas ce que je vais vous dire en mauvaise part. Voici. Je me suis aperçu depuis quelques jours qu'en me logeant au-dessus de vous, je m'étais conduit comme un enfant.
VARINOIS.
Hum!
J'ai été de la dernière imprudence. Madame Varinois a bien des qualités, certainement, mais enfin, c'est ma belle-mère.
VARINOIS.
Il y a du vrai là dedans.
Or, venir demeurer dans la maison de sa bellemère, n'est-ce pas tenter Dieu?
VARINOIS.
Peut-être.
J'ai voulu faire cette expérience. Si elle avait réussi, ça aurait été très honorable pour moi. Mais il ne faut pas nous dissimuler qu'elle n'a pas réussi. Ce n'est pas ma faute...
VARINOIS.
Je le reconnais.
Je suis donc allé trouver le propriétaire et j'ai résilié mon bail.
VARINOIS.
Il y a consenti ?
Il a été charmant. Il a une belle-mère, lui aussi ; seulement, elle est àBayonne. Il atout de suite compris mon cas.
VARINOIS.
Et il ne vous a. pas demandé d'indemnité ?
Il m'en a demandé une 1res forte, on ajoutant: « Ce n'est pas pour la somme en elle-même, c'est pour que cela vous serve de leçon. Ce n'est pas
une indemnité, c'est une amende. » — Je vais donc déménager la semaine prochaine, beaupère; je vous l'annonce et je vous prie de l'annoncer de ma part à cette excellente madame Varinois.
VARINOIS.
Diable! voilà qui n'ira pas tout seul!
Je le regretterai.
VARINOIS.
Et Lucienne, que dit-elle ?
Je viens de lui en parler... Elle a haussé les épaules. — Je suis très mécontent de Lucienne, je ne vous le cache pas.
VARINOIS, embarrassé.
Il est clair que...
Oh ! Je ne me plains pas à vous... Ce n'est pas vous qui avez élevé vos filles.
VARINOIS.
Elles ont été élevées ensemble par leur mère.
Elles ont été mal élevées ensemble. Enfin, c'est une éducation manquée, il n'y a pas à y revenir.
VARINOIS.
N'exagérons rien, mon ami. Je vous accorde qu'au premier abord, ma femme paraît un peu...
(Il cherche le mot.)
Toquée... Le monsieur d'hier avait raison et je regrette de l'avoir appelé goujat. S'il était ici, je lui ferais des excuses.
VARINOIS.
Va pour toquée, mais malgré les apparences, elle a beaucoup de bon sens.
Heu! je ne dis pas...
VARINOIS.
Elle a peut-être donné à ses filles de mauvaises manières, mais les principes sont bons. Par conséquent, vous n'avez rien à craindre du côté de... Vous me comprenez.
J'aimerais à en être aussi convaincu que vous...
(Prenant le bras de Varinois.) Voyons, beau-père, VOUS
ne vous fâcherez pas si je vous pose une question un peu délicate ?
VARINOIS.
Allez î allez !
Eh bien ! êtes-vous certain, mais là absolument certain, autant qu'on peut être absolument certain de ces choses-là, bien entendu, que madame Varinois ne vous a jamais?...
VARINOIS.
Jamais quoi?
Vous ne m'en voudrez pas, hein?... Jamais trompé ?
VARINOIS.
Mais jamais, mon bon ami, jamais de sa vie.
Hum!
VARINOIS.
Elle n'y a pas songé une minute.
Vous me rassurez un peu, mais...