ACTE I, SCÈNE X
PAULETTE
J'arrive de l'école, on m'a dit : « Mademoiselle est à la bibliothèque.., » Tu penses si j'y suis venue, à la bibliothèque !
MARTHE
Mais pourquoi ne m'as-tu pas écrit?
PAULETTE
Je n'étais pas sûre de pouvoir m'arrèter à Savigny... J'allais à Nice... Mais à Dijon, je lui ai dit : « Mon cher, vous ferez ce que vous voudrez, mais moi, je m'arrête toute la journée ici; je prends la petite ligne et je vais à Savigny embrasser ma sœur... »
Mais à qui as-tu dit ça?
PAULETTE
A lui, pardi!... Gustave !... Je ne t'avais pas vue depuis deux ans, je n'en pouvais plus! (Elle lemhrasse encore.) J'ai laissé Gustave à la gare ; tu sais, ne t'inquiète pas, nous nous retrouverons ce soir au rapide; je n'ai pas voulu te compromettre. Et puis si on t'interroge sur mon compte, tu n'as qu'à répondre que je suis institutrice à Paris.
MARTHE
Oui... oui... Sois tranquille...
PAULETTE
D'ailleurs, j'ai failli l'être... hein! tu te rappelles... j'allais être nommée à Paris...
MARTHE, souriant.
Quand Gustave est arrivé...
PAULETTE, gravement.
Ce n'était pas Gustave... C'était Edouard. Il
s'est marié... As-tu remarqué que le premier amant d'une femme se marie toujours?... Enfin! ça, c'est le passé... Il ne faut pas en parler quand nous sommes ensemble... parce que nous deux, vois-tu, c'est la famille... Ce que nous pouvons faire en dehors ne compte pas... Viens que je te regarde de près...
MARTHE
Regarde. Est-ce que j'ai beaucoup changé?
Pas du tout. Tu as toujours ta jolie figure claire. Et puis, vois-tu, ce que j'aime dans ta figure, c'est que tu as toujours l'air de penser à quelque chose. Moi, je n'étais pas bête autrefois, n'est-ce pas? Eh bien! je suis devenue comme les autres, à la longue.
MARTHE
Tu as reçu de l'instruction, pourtant.
PAULETTE
Peuh ! j'ai bien oublié... Je ne pense plus à rien... Je n'ai pas le temps... Dès que j'essaye de penser, il y a quelqu'un qui entre... Enfin! toi, tu es heureuse, c'est l'important, parce que tu le mérites... Tu es heureuse, n'est-ce pas?... Tu me raconteras tout?
MARTHE
Oui... oui... Rentrons, veux-tu? Tu dînes avec moi?
PAULETTE
Oui. Mais dis-moi d'abord que tu es heureuse.
MARTHE
A peu près.