ACTE II, SCÈNE VIII
LUCIEN
Ah! parbleu! je sais bien ce que je pouvais faire! Je pouvais renoncer à me marier, renoncer à toute carrière normale et, sans épouser la mère, reconnaître l'enfant, le garder ou le partager avec elle! Je pouvais cela, certes!... Malheureusement on n'est pas seul... on a des passions et des intérêts... on est jeune... on ne sait pas encore que l'avenir est un amas, obscur de remords et de pièges!... On sent, autour de soi, la vie qui menace et qui gronde, et l'on n'ose pas se lier les bras!... Et un jour, on se trouve devant une situation insoluble, un acte qu'on regrette, dont on souffre et qu'on ne peut pas réparer... Et voilà... voilà... voilà! Ah! mon pauvre vieux... (Un temps.) Eniin! ça, c'est le passé... on n'y revient que pour se torturer inutilement l'esprit... Occupons-nous du présent et de ce qui est possible !... Voici ce que nous avons décidé, mon père et moi, car tu penses bien que j'ai raconté ça tout de suite à mon père : ça m 'étouffait...
CHARTIER
Oui... oui .. Et vous avez décidé?
LUCIEN
Tu vas aller trouver cette enfant... Elle est toujours à Trouville?
CHARTIER
Toujours.
LUCIEN
Ah! Tu lui diras qu'elle n'aura plus dorénavant à s'occuper de son avenir... que je m'en charge...
CHARTIER
Bien ! très bien !
LUCIEN
Mais à une condition... Oh! une condition ex-
NOTRE JEUNË9SÉ
presse... C'est qu'elle retournera tout de suite clans ce village, près de Limoges... Ah! je me rappelle le nom... Est-ce loin, tout ça!... à Espeuille... Elle y à vécu jusqu'à présent, elle y vivra bien encore... Je lui enverrai chaque mois, et je lui garantirai au cas où je viendrais à mourir, une pension viagère qui sera suffisante.
CHARTIER, lui tapant sur l'épaule.
Bon! bon! je suis très content...
LUCIEN
Ah! tant mieux!... L'argent n'est pas tout, mais enfin, c'est quelque chose... Alors, tu trouves que je ne me conduis pas trop mal?
CHARTIER
Certes, oui !...
LUCIEN", à taure.
Et vous, madame... trouvez-vous que je ne me conduise trop mal?
LAURE
Non... non... pas trop.
LUCIEN
Ah ! vous me réconfortez un peu ! Pourvu, maintenant, qu'Hélène n'apprenne rien... C'est ma grosse préoccupation, vois-tu... Oh ! ce serait une catastrophe !
LAURE
Tiens! pourquoi? je ne comprends pas... Hélène est une femme d'un très bon cœur et elle ne désapprouverait pas, j'en suis sûre...
Oh! non, certes...* Ce n'est pas cela que je redoute. Mais ma femme a en moi une confiance entière. En apprenant que je lui ai caché une pareille histoire, qui sait si elle me pardonne-