ACTE III, SCÈNE IV
MONSIEUR BRIANT
Et vous trouvez admirable, au contraire, la conduite de ma belle-fille?
CHARTIER
Je l'avoue.
MONSIEUR BRIANT
Vous êtes d'ailleurs fort logique, il faut en convenir, car tout ce qui tend à ruiner notre ancienne conception de la famille vous apparaît comme le comble de la civilisation. Hier, à table, entre autres anecdotes, ne racontiez-vous pas, et avec quelle émotion sincère, l'histoire de ce monsieur, un de vos amis, qui, étant malade, avait vu arriver à son chevet, à la fois sa mère et sa maîtresse? Les deux femmes s'étaient même liées, à cette occasion, et aujourd'hui, parait-il, elles sont inséparables.
CHARTIER
Cela ne vaut-il pas mieux que si l'une des deux avait chassé l'autre et que mon ami fût mort faute de soins? Mon Dieu, cher monsieur Briant, je n'ai évidemment aucune qualité pour prendre la défense de notre époque. Le monde est plein de gens qui la déclarent, chaque matin, sans grandeur morale, sans noblesse et sans beauté, et qui semblent avoir pour mission sacrée de nous dégoûter des autres hommes, de la vie et de nousmêmes. Si quelqu'un ose insinuer que nos ancêtres ne valaient pas mieux que nous, on le traite de cerveau débile ou de mauvais citoyen, et il faut aujourd'hui, pour louer ses semblables, plus d'audace qu'autrefois pour les flétrir. Eh bien ! moi, monsieur Briant, je ne sais pas si notre époque laissera dans l'histoire une éclatante réputation d'héroïsme et de beauté, mais je la trouve, malgré ses tares et ses vices, plus cor-
diale et plus habitable que la vôtre. Nous n'avons plus certaines vertus que vous aviez, mais nous avons une sensibilité que vous n'aviez pas, et nous sommes plus émus que vous par la souffrance, l'inégalité et la misère. Ceci compense cela. Voilà pourquoi, je vous le déclare très nettement, je suis dans cette affaire, avec madame Briant, contre vous et contre Lucien.
M( >NSIEUR BRIANT.
Ceci regarde mon lils. Je lui ai dit ma façon de penser et ma résolution formelle. Je n'ajouterai plus un mot, ne voulant pas avoir l'air de m 'acharner sur une personne à qui je ne conteste aucune des qualités que vous lui prêtez, mais qui m'est parfaitement indifférente. Remarquez, d'ailleurs, cher monsieur Chartier, — et cela va vous faire plaisir, — que je n'ai pas la moindre illusion sur le résultat.
LUCIEN
Quoi! mon père ! Que dites-vous?
MONSIEUR BRIANT, à Chartier.
Ma belle-fille y mettra d'autant plus de zèle que, m'ayant en sainte horreur, elle ne songe qu'à se débarrasser de ma présence... et vous ne supposez pas que mon fils soit d'un tempérament à résister à sa femme plus d'une heure ou deux. N'ayez donc pas d'inquiétude, cher monsieur Chartier, pour la jeune fille à laquelle vous portez tant d'intérêt: elle prendra ma place, et ainsi sera satisfait votre idéal de la morale et de la famille.
LUCIEN
Vous verrez, mon père, que vous vous trompez étrangement.
MONSIEUR BRIANT, haussant les épaules.
Tu résisteras à ta femme ?