ACTE II, SCÈNE IX
GEORGES
Ma pauvre, ma pauvre Rosine !...
ROSE
Enfin, je n'ai pas perdu courage, c'est heureux. Une nuit à peine a passé là-dessus, et je sens l'espoir revenir. Souriant. Cela me donne même un peu de fierté. Aussi, je ne veux pas qu'on me plaigne. Lui tendant la main. Au revoir.
GEORGES
Restez... Restez encore un instant... J'ai tant de choses à vous dire ! J'ai pour vous une affection si profonde et si ancienne déjà... une affection faite de tant de petits souvenirs, qui m'apparaissent aujourd'hui tous à la fois !... Je vous ai quittée pendant des années... eh bien ! j'ai toujours éprouvé le besoin d'entendre parler de vous. Et je me rappelle la lin de certaines lettres que mon père m'écrivait à Paris... « Rose va bien. Elle t'envoie de ses nouvelles. »
ROSE
C'était vrai.
GEORGES
Et voilà qu'aujourd'hui, le hasard nous remet bien près l'un de l'autre. Ne vous éloignez pas, Rosine. C'est un ami qui vous prend la main, un grand ami, le seul que vous ayez maintenant. Il faut avoir confiance en moi et me conter toutes vos tristesses. A qui les direz-vous, si ce n'esta moi? Et qui les comprendra mieux que moi? Malgré ma famille, mes relations, malgré le métier que j'exerce, ne suis-je pas aussi isolé que vous, dans cette ville? Aussi pauvre et aussi inquiet de l'avenir que vous? Aucune des misérables ambitions que tout le monde a ici, ne m'intéresse. Je sens que nous sommes, tous les
deux, au milieu d'ennemis. Et tout à l'heure, quand je vous ai vue sortir par cette petite porte, les yeux un peu voilés et la figure un peu pâle, j'ai compris que nous avions la même destinée. Vous êtes toute seule, Rosine, toute seule, comme moi... C'est aujourd'hui ce triste jourdu dimanche dont j'ai horreur, et que je trouve encore plus triste que les autres jours, avec ses cloches et ses bruits de fête... Vous, vous allez rentrer chez vous, en prenant une figure vaillante, pour ne pas laisser deviner votre peine à tous ces gens qui vous regardent; moi, je vais aller m'enlermer dans mes livres, et je songerai à vous...
S approchant d'elle en lui prenant In main. Rosine ! ROSE, se dégageant brusquement et riant d'un rire nerveux.
Ah ! voilà que nous devenons un peu fous tous les deux, je crois ! Nous sommes de vrais enfants qui nous attendrissons parce que les cloches sonnent. Pour me maintenir dans la position où je suis, j'ai besoin de tout mon sang-froid et je n'ai pas le temps de pleurer, ni de rêver. Tout ce qui m'est arrivé avant l'heure où nous sommes, je veux l'oublier, et entre hier et aujourd'hui, il y a un abîme : C'est la nuit que j'ai passée et les réflexions que j'ai faites. (Elle lui tend la main. Au revoir !
GEi IRGES.
Vous ne voulez pas que je sois votre ami, Rosine?
li< (SE, secouant /.'/ tête.
Non .
GEORGES
Vous ne voulez pas que j'aille parfois causer avec vous, quelques instants ? Vous serrer la main? prendre de vos nouvelles, quand je serai près de votre maison ?
Acn: il, SCÈNE IX -"1
« HOSE.
Non, je ne le veux pas. 11 ne faudra jamais venir me voir. Soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre, monsieur Georges. Nous ne pouvons pas être amis, maintenant ; nous sommes plus séparés que nous ne l'avons jamais été". Si je laissais, par faiblesse ou par ignorance de la vie, s'établir entre nous d'autres relations que celles qui doivent exister à présent, ce serait un malheur plus grand que tous ceux qui m'ont frappé jusqu'ici.
Je ne vous demande rien qu'un peu d'amitié et de confiance, Rosine.
ROSE
Un homme m'a déjà dit ce que vous me dites en ce moment. Comme vous, il ne me demandait qu'un peu d'amitié... J'étais jeune, je l'ai cru. Quand on ne veut pas devenir une fille des rues, on ne croit pas ces choses-là deux fois.
GEORl.KS.
Vous savez bien que je suis sincère.
in (SE.
Il l'était aussi.
GEORGES
Je vous jure, Rosine...
lioSE.
Il m'a fait le même serment, et un jour, je suis devenue sa maîtresse. Je ne veux pas être la vôtre. Je ne suis pas capable, connaissant votre famille et reçue chez vous continuellement, de mentir et de me cacher, de prendre une figure hypocrite et de baisser les yeux au moindre mot. Oh! non, j'en ai assez, de l'hypocrisie et du mensonge, et j'en suis dégoûtée pour toujours!
GEORGES
Et quelle bassesse y aurait-il à ce que vous fussiez mon amie, ma vraie amie? Comme vous, je travaille pour vivre et bientôt, peut-être, mon existence sera aussi dure que la vôtre.
ROSE
Je ne ferai que la rendre plus compliquée et plus lourde. Aujourd'hui, vous pensez à moi parce que vous êtes désœuvré et triste. Qu'il vous vienne demain un désir, une ambition quelconque, et vous m'aurez vite oubliée.
GEORGES
Si vous étiez à moi, Rosine, jamais plus je ne me séparerais de vous. En ce moment, toute ma famille s'acharne à me marier ; mais l'idée de vivre avec une autre femme que vous, m'est odieuse... Oui, je vous aime avec tendresse, avec passion !
rosi:.
Et moi, je ne veux aimer personne ! Je ne veux pas me créer des chimères... C'est fini !
GEORGES
Jamais je ne renoncerai à vous, jamais! Je vous en supplie, écoutez-moi !... Vous êtes trop jeune pour ne pas aimer !
ROSE
Mais vous ne comprenez donc pas que si je faisais cette folie, je serais perdue! Je ne pourrais même plus avoir l'illusion que je suis courageuse ! Je perdrais la seule force qui me reste pour me protéger! Et alors, que deviendrais-je plus tard, lorsque vous serez parti, comme l'autre? Une fille ou une mendiante? Merci !