‹ Théâtre completChapitre 103 sur 226 · LANGLADE, MARIANNE · texte numérisé non relu

LANGLADE, MARIANNE

MARIANNE, avec bonne humeur.

Il paraît que vous vous êtes plaint? De moi?...

LANGLADE

Je vous en prie, madame. . . me voilà tout confus. Je ne peux m'en tirer que par la franchise... Mon Dieu! oui, j'étais tout bonnement désolé! Je m'imaginais vous avoir froissée ou déplu en quelque circonstance qu'il m'était impossible de me rappeler... Je savais bien que vous aviez une très mauvaise opinion de moi...

MARIANNE

Mais qui a pu vous dire cette énormité? Madame Bréautin? C'est impossible !

LANGLADE

On ne me l'a pas dit. Je l'ai découvert, je l'ai senti très vite.

MARIANNE

Je me demande à quoi, par exemple !

LANGLADE

Les femmes, surtout les femmes comme vous, expriment leur sympathie ou leur antipathie comme à leur insu, par de petits signes mysté-

àCTB II, BCèNE III 2'2\

rieux qui leur échappenl à elles-mêmes, mais qui n'échappenl pas a des hommes attentifs.

MARIANNE

M;iis alors, voilà des temps infinis que vous m'en voulez horriblement et je ne m'en doutais pas.

Moi, madame, je vous en ai voulu! Mais cette découverte que j'ai faite, m a rendu, au contraire, un service inoubliable. Elle a presque modifié mon caractère, et ce jour-là, je me suis juré d'être tôt ou tard de ceux qui ont votre estime...

MARIANNE

Eh bien! puisque vous le prenez ainsi, je ne ferai pa^ l'hypocrite. Que voulez-vous? nous jugeons un peu légèrement, il n'y a pas à dire. Une attitude qui nous déplaît, un mot qui nous parait manquer de modestie ou de tact et voilà un homme bon à pendre... (Lui fendant in main.) Plus de rancune.

LANGLADE

Vous me comblez de joie, madame! J'aurais donné pour cette poignée de main tout mon pauvre succès d'hier et toutes les banalités qu'on m'a dites.

MARIANNE

Diable ! Voilà une poignée de main d'un joli prix.

LANGLADE, te mpprocliant.

Enfin! Cette minute de causerie un peu intime avec vous, que je guette depuis si longtemps et que je n'espérais plus, je l'ai ce soir... je l'ai! ..

MARIANNE

Voyons... voyons! ne dépassez pas les bornes de la petit»' causerie... D'abord, je vais vous prévenir d'un détail qui pourra vous être très utile

L AD VERSAI HE

dans la suite de nos relations... J'ai une véritable horreur de cet ensemble de manœuvres plus ou moins fausses, de cette stratégie de salon et de ces compliments fatigués que Ton désigne sous l'expression générale : « Faire la cour à une femme. » Tâchez de ne pas me faire la cour, ce sera charmant.

LANGLADE

Gomme vous avez raison!... Gomme on n'a pas le droit de vous dire, à vous, une galanterie vulgaire?... L'homme qui vous aimerait, s'il osait jamais vous l'avouer, devrait le faire sans détour subtil ou adroit, avec toute la simplicité de la passion. Vous le repousseriez certes, au moins vous ne le mépriseriez pas.

MARIANNE

Il ne faut pas mépriser son prochain. Mais je ne le reverrais jamais et le résultat serait le même.

LANGLADE, — une pause.

Et s'il ne vous demandait rien que de l'écouter un instant?

MARIANNE

S'il ne me demandait que cela, je lui répondrais : « Mon cher monsieur Langlade, nous étions déjà de bons amis, je commençais à avoir beaucoup de plaisir à causer avec vous. Si vous dites un mot de plus, vous allez tout gâter, et je vous assure que ce sera dommage. »

LANGLADE, A voix plus basse.

Eh bien! je ne vous verrai plus, je ne vous parlerai plus... Tant pis pour moi! Ce sera le désastre qu'il faut que tout homme ait une fois dans sa vie. Mais au moins, je vous aurai dit que je vous aime, que je vous aime ardemment, et je vous l'aurai dit avec assez de sincérité et de

douleur pour que vous ne t'oubliiez pas tout de suit»1 !

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