K >SSA.N
Je vous raconterai un jour mes histoires de notaire, elles sont à faire frémir. Les meilleurs compliquent et ralentissent tout, et on n'a qu'à leur confier L'affaire la plus simple pour qu'ils la rendent subitemenl incompréhensible. Si je m'adresse à votre notaire, nous en avons pour deux mois. Ce seront des expertises, des devis à faire hausser les épaules. Tandis qu'à nous deux, nous allons arranger cela immédiatement. Et vous allez
voir comme ga va être facile.
LA CHATELAINE
Oh! de mon côté, croyez bien...
(Elle s'arrête embarrassée.)
JOSSAX. riant.
Oui... oui... je vois... Vous avez en ce momentci celte petite peur des chiffres qui est délicieusement féminine, et vous n'avez pas l'habitude du marchandage. Comme je vous comprends'. Nous allons adopter un système que je crois excellent. Voyons, quelle est la dernière estimation de Sauveterre?
THÉRÈSE
Je n'ose pas vous le dire, parce qu'elle serait tellement avantageuse pour moi...
JOSSAX.
Mais encore !
THÉRÈSE
Dans ma dot, Sauveterre a été estimé Irois cent mille francs.
JOSSAX.
Oui. Et vous le céderiez encore pour ce prix-là?
THÉRÈSE, souriant
Oui, certes... mais...
JOSSAX.
Vous voyez que ce n'était pas la peine de déranger le moindre officier ministériel.
THÉRÈSE, stuix'ptilr.
Gomment?
Vous désirez trois cent mille francs de Sauveterre. Je vous en donne trois cent mille francs. De cette façon, nous n'aurons pas de discussions pitoyables et désobligeantes pour quelques billets de banque de plus ou de moins.
;bne vm
l HÉRÈS1
Monsieur... monsieur... je dois rous... oui, je dois rous prévenir loyalement que ce chiffre es! au-dessus * I * * celui que je vous aurais demandé. Mou Dotaire lui-même sera étonné.
J'adore étonner les notaires. Mais je vous certifie, madame, que Sauveterre, avec ses dépendances... les dépendances Q'oni poinl changé, n'est-ce pas1
TMÉRÈS)
Non, monsieur, soixante hectares, environ.
JOSSAN.
Je vous certifie que Sauveterre vaut cela, à 1res peu de chose près et que je ne vous fais pas
uu cadeau. .le vais même vous dire pourquoi je me dépêche. Depuis quelque temps les Anglais achètent à lour de bras tous les châteaux des bords de la Loire, c'est un fait. Or, je connais un Anglais tort riche, qui est en train de parcourir la Touraine en automobile avec sa femme et quelques-Unes de ses filles; les autres suivent à bicyclette. Si cet Anglais voit Sauveterre, il est capable de vouloir Tacheter beaucoup plus cher que moi et je perdrais peut-être Sauveterre, ce qui tae désolerait. Je fais donc sûrement un bénéfice sur lui. VOUS voyez, je suis aussi franc que vous. Alors, c'est entendu?
THÉRÈSE
J'aurais bien mauvaise grâce à faire la difficile... Mais, je vous prie et j'insiste beaucoup là-dessus, I" VOUS prie de prendre en considération les scrupules que j'ai...
JOSSAN.
El }>- vous en sais gré.
/b LA CHÂTELAINE
THÉRÈSE
C'est une chose si heureuse pour moi, si heureuse de vendre Sauveterre dans ces conditionslà... Gela m'apporte un secours si inespéré, si décisif, qu'il faut que je vous en remercie, même si vous ne devez pas comprendre pourquoi.
JOSSAN.
Voilà des remerciements qui me tombent du ciel, en effet. C'est toujours ça de gagné. Maintenant, pour en finir tout de suite, nous allons signer un sous-seing...
THÉRÈSE
Un sous-seing?
JOSSAN.
Un sous-seing privé. Vous ne savez pas ce que c'est?
THÉRÈSE
Non!
Moi, je le sais. Et je l'ai même appris à mes dépens, comme il convient d'ailleurs d'apprendre toutes choses. Cela fait partie de mes histoires de notaire, dont vous subirez le récit un jour ou l'autre. On appelle sous-seing privé un acte fait entre des particuliers sans l'intervention d'un officier ministériel. Il engage les contractais d'une façon définitive, retenez bien ceci.
THÉRÈSE, souriant.
Croyez, monsieur, que je ne l'oublierai jamais.
JOSSAN.
J'ai apporté le papier timbré nécessaire... voici. Nous allons signer immédiatement, voulez-vous?
THÉRÈSE
Oh! oui...
A.CTE II, SCENE \ lll JOSSAN
Sur cette table... Regardant les pieds. C'est Une
merveille, d'ailleurs, cette table... Us'assied. Que je me rappelle la formule. .I'\ suis... n prend une plume et écrit. « Entre les soussignés, madame?...
THÉRJ SE
Thérèse-Louise de Ghandeuil.
JOSSAN.
Épouse de monsieur de Rive, d'une pari... // murmure en écrivant, Et Monsieur Jossan André- Louis... Tiens, nous avons un môme prénom... Louis... D'autre part... Il a été convenu ce qui suit : madame Thérèse..., etc., cède à... heu... heu... la terre de Sauveterre et ses dépendances, telles que lesdites terres se poursuivent et comportent »... (Parlé. Ce charabia ne signifie absolument rien du tout.
THÉRÈSE
Il n'est pas clair.
JOSSAX.
Il es! ténébreux et indispensable. Continuant à Cette vente a eu lieu moyennant le prix principal de trois cent mille francs. » (Pnrié. Ici, encore quelques petites formules de la dernière puérilité... Gardez ce papier provisoirement... J'en rédigerai un tout pareil, que je vous prierai de bien vouloir signer un de ces jours... Fait double, à Angers, le... etc. etc. Veuillez signer, madame ..
THÉRÈSE, après un temps.
Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous faire une question? Est-ce que quelqu'un, monsieur de La Baudièrc, par exemple, vous aurait mis au courant de ma situation?
1% LA CHATELAINE
JOSSA.V
La Baudière m'a vaguement parlé de... dissentiments qui auraient éclaté entre vous et votre
mari.
THÉRÈSE-
C'est tout?
JOSSAX.
C'est tout!...
THÉRÈSE
Où faut-il signer?
JOSSAN.
Où vous voudrez... Mais préférablement ici.
THÉRÈSE signe el lui passe la plume.
Voici, monsieur.
JOSSAN.
A mon tour... (il signe.) Voilà qui est terminé!... Et ces dissentiments ne sont pas... graves, je pense ?
THÉRÈSE
Très graves... Oh! d'ailleurs, je ne sais pas pourquoi je vous cacherais une chose que vous allez nécessairement savoir bientôt... Monsieur de Rive et moi, nous divorçons. Le château de Sauveterre m'appartenait. Il me revient donc. C'est ce qui vous explique que ce soit moi qui vende et non mon mari.
JOSSAN.
Vous avez plusieurs enfants?
THÉRÈSE
Un seul... un garçon... Jacques.
.loSS.W.
Quel âgva-t-il?
Sept ans.
.IOSSA.V U regarlmt
Il ne les paraît pas.
al i 1. II, 9C&N1 VIII T V»
Tlll R! SJ
\'diis ne l'ave/ jamais vu.
JOSSAN.
Je me le figure... Mais vous me. ferez faire 59 connaissance. Je lui «lois dos excuses, car enfin, je viens de le déposséder.
nii.ni.sL.
Il ne vous en gardera pas rancune.
.IOSSW.
A propos, vous savez que je ne prendrai possession de Sauveterre que lorsque vous le voudrez bien. Je ne suis pas pressé... Combien de temps eomptiez-vous y rester?
i m.ia.si:.
Je n'étais pas lixée.
JOSSAN.
Jusqu'à la fin des vacances, je suppose. Est-ce que monsieur Jacques est au collège?
uiï.ia -si:.
Je compte l'y envoyer Tan prochain et ni'installer à Paris. Paris est bien préférable pour l'éducation des garçons,,. Ce pauvre petit! il va être un peu effaré d'abord de tous ces changements. Qu'est-ce que je lui dirai? Oh! je lui dirai tout ce qu'il peut comprendre de la vérité. Il est d'un âge on l'on ne doit pi as l'aire de mensonges aux enfants.
Ji >SSAN.
Vous aerei très heureux tous les deux.
Illl.KI SI
Oui... Oui... Qui sait? Je vais peut-être avoir l;'i les heures les plus tranquilles el les plus
80 LA CHATELAINE
douces de ma vie? L'heureux hasard qui vous a mis sur ma route y contribuera beaucoup. Mon Dieu! hier, j'étais navrée, je ne voyais rien dans l'avenir, j'avais une barre devant les yeux, et me voilà presque vaillante...
JOSSAN.
C'est cela... C'est cela... Voyez-vous, il faut être de bonne humeur. Il ne faut pas laisser le drame pénétrer dans notre existence.
THÉRÈSE
Ce n'est pas toujours commode.
JOSSAX.
Parce que nous sommes presque tous courbés et résignés ! Nous sentons les drames rôder autour de nous et nous avons peur d'avance. Si nous leur montrions des figures souriantes et des gestes résolus, ils n'oseraient peut-être pas entrer. Oh! évidemment, ce n'est pas un moyen infaillible, et on a vu des gens frappés par la foudre au moment où ils riaient comme des fous. Mais j'ai la conviction tout de même, que souvent, avec presque rien, un peu d'énergie, de confiance, de gaieté, on met en fuite des catastrophes.
THÉRÈSE
Oui, c'est vrai... Cela est vrai...
JOSSAN.
Je vous regarde, tenez, je vous regarde... Vous avez l'œil vivant, la bouche hardiment dessinée, le menton net, la main ferme. Tout cela est excellent. Le malheur vous a frappée une fois... Il ne reviendra plus, n'en parlons plus.
THÉRÈSE, .souriant.