ACTE PREMIER
("liez Maurice Darlay
Petit salon tn's élégant. — Grandes portes au fond et à gauche. — Petite porte à droite, donnant sur la bibliothèque.
St ÈNE PREMIERE MADAME GRÉCOURT, puU MARIANNE.
.1// lerer du rideau, madame Grècourt s'assied sur une bergère et prend un journal. Elle commence à lire. Entre Marianne.
MARIANNE, elle embrasse s.i mère.
Tu t'es reposée ?
MADAME GRÉCOURT
Oui, ma fille, je me suis reposée, je me suis habillée; maintenant, nous ferons ce que tu voudras. Est-ce que nous sortons?
MARIANNE
Non, pas tout de suite. Madame Bréautin a fait demander à quelle heure tu étais arrivée de Lyon.
158 l'adversaire
MADAME GRECOIRT.
Je lui avais écrit, en effet, que j'arrivais aujourd'hui.
mahiaxm;
Elle sera ici dans un instant.
MADAME GRÉGOURT.
Bon! Attendons-la... Eh bien! et ton mari?...
Mon mari ? Ah ! ah ! mon mari ! Sais-tu ce qu'il fait en ce moment?
MADAME GRÉCOURT
Non. Tu le sais, toi?
MARIANNE
Oui, je le sais.
MADAME GRÉCOURT
C'est l'essentiel. Et que fait-il?...
MARIANNE, allant à un meuble et prenant un objet.
Regarde ce petit bronze...
MADAME GRÉCOURT
Il est ravissant.
MARIANNE
C'est tout ce qui reste d'une cheminée qui se trouvait, dit-on, dans l'hôtel de la marquise de Pompadour... Depuis six mois, Maurice cherche le pareil pour mettre de l'autre coté de ce meuble.
MADAME GRÉCOURT
Il a raison. Ça ferait très bien.
MARIANNE
Aujourd'hui, il a rendez-vous avec la mère Canot, qui est une marchande d'antiquités... Demain, ce sera avec le père Borman, et aprèsdemain avec les sœurs Verlier.
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Mais c'est Fort naturel, tout ça. Tu as l'air de médire des choses extraordinaires. Il ne fail pas < I m- courir dans Les magasins d'antiquités, ton mari, n'est-ce pas? Il reste chez lui quelquefois?
MARIANNE
Mais oui, souvent... Il travaille... ftamÉ toi rfpaai** Tu ne devinerais pas à quoi il travaille? Il apprend L'anglais... Tannée dernière il a appris l'allemand .. et il a l'intention d'apprendre le russe. Il achète des livres très rares et très chers, des vieux papiers jaunis et indéchiffrables. Il s'est abonné à des revues scientifiques et historiques... En voilà une... tu peux la garder, je te la donne... Et quand je lui demande pourquoi tout ça, il me répond avec ce sourire... spécial... qui finit par être un peu agaçant à la longue : « Mon éducation a été très négligée. » Il refait son éducation, à son âge! Comme c'est flatteur pour moi!... Et pendant ce temps-là, on l'oubliej Qui se rappelle, aujourd'hui, qu'il est avocat, et qu'il a eu un succès énorme dans l'affaire Chantraine? Voilà plus de trois ans que les journaux n'ont pas cité son nom. Et qu'est-ce que c'est, à Paris, qu'un homme dont le nom n'a pas été imprimé depuis trois ans?
MADAME GRÊCOURT.
Je connais une foule de gens dont le nom n'a jamais été imprimé et qui n'en vivent pas moins très agréablement. En tout cas, ce que tu me dis là serait assez grave si vous n'aviez pas de fortune, mais vous en avez une fort belle. Alors, quoi? Que reproches-tu à ton mari?... Il n'a pas de maîtresse:...
MARIANNE
Voyons...
L ADVERSAIRE
MADAME GRÉCOURT
Il t'aime toujours?
MARIANNE
Il ne fait que ça.
MADAME GRÉCOURT
Eh bien ! dans ces conditions-là, moi qui suis une personne de bon sens, je te dis que tu dois être heureuse... Ah çà! tu n'es pas heureuse?
MARIANNE
Je suis heureuse, si on veut.
MADAME GRÉCOURT
Ma chère enfant, être riche, se bien porter, avoir un mari qui ne vous trompe pas, — au contraire, — à Lyon, c'est ce que nous appelons le bonheur.
MARIANNE
A Paris, c'est un peu plus compliqué!... Et puis, oui, c'est entendu... je suis heureuse, ne te chagrine pas, je suis heureuse... Mais ce que je regrette, c'est de ne pas l'être d'une façon plus brillante, et, comment dirais-je? plus artiste. Il y a une certaine influence, il y a des émotions que la fortune ne donne pas et que la célébrité, par exemple, vous apporte tout de suite... Mais oui, la célébrité... pourquoi pas? Comprends donc que si j'avais fait un mariage quelconque, si j'avais épousé le monsieur gentil et moyen qu'on offre habituellement aux jeunes filles, je ne me poserais même pas ces questions-là... Mais j'ai épousé un être très intelligent, admirablement doué , qui aurait réussi dans n'importe quelle profession... Oh! il n'y a pas de doute... Une femme qui a de la finesse ne se trompe pas sur la valeur véritable et profonde de celui qu'elle aime. Et si nous aimons un imbécile,
nous nous en apercevons bientôt. D'ailleur ne nous empêche pas de L'aimer.
M u>\\ii. GRÉO 'l'iiT.
Heureusement.
MARIANNE
Aussi, quand une femme a eu, comme moi, la chance d'épouser un individu exceptionnel, c'est exaspérant de ne pas pouvoir en profiter.
MADAME GRÉCOURT
Tu voudrais être la femme d'un homme célèbre! Vanité des vanité- 1
MARIANNE
Je voudrais que Maurice suivit sa carrière et n'arrivât pas en oisif et en amateur aux environs de quarante <!ns... Tous ses camarades de jeunesse ou d'école, tous ceux au moins qui n'étaient pas des sots, sont en plein travail et quelquesuns en pleine renommée... hommes politiques, comme Norbert, écrivains... décorés... On en parle, ils existent. Tiens! Limeray... au sujet de qui on a fait, hier, cette interpellation h la Chambre... Limeray a l'ait son droit en même temps que Maurice...
Limeray... le banquier... le financier... celui qui a eu cette histoire de Bourse?...
MARIANNE
Oui...
MADAME GRÉCOURT
lien a ruiné des gens, à Lyon, celui-là!... lia
une bien mauvaise réputation...
MARIANNE
Il a une mauvaise réputation, mais il en 8 une... et Maurice est en train de perdre celle qu'il a eue autrefois, après son premier succès...