ACTE PREMIER
Aux doux cœurs effrayés qu'on rassure, aux délices Des baisers dont la lune argenté les calices? Non. Je veux me verser ma jeunesse à plein bord, Et que l'heure maussade où l'hymen nous endort Ne m'enlève des mains la coupe que tarie. Ainsi qu'il faut qu'on meure, il faut qu'on se marie. Soit; mais que j'aie au moins vécu quand je mourrai, Et qu'au moins j'aie aimé quand je me marierai!
S'inlerrompant.
Diable! et mon oncle! Il faut que j'aille à sa rencontre, J'oubliais son entrée.
Il tire sa montre.
Onze heures à ma montre :
11 est entre minuit et neuf heures. — Allons! Je vais m'intéresser à des discours très longs. Et je ferai semblant devant tous ces burgraves De prendre au sérieux les choses dites graves.
Il s'en va.
Un grand vacarme dans un des cabarets de la place. Soudain une porte
s'ouvre, vomit un drôle, maigre, échevelé, elTaré, bousculé, déchiré,
meurtri, et se rpferme. — Le jour se lève.
SGENE^ V.
TRAGALDABAS, — puis MINOTORO et GRIF.
TRAGALDABAS
Nous étions là tous deux parmi trente vauriens. Et nous jouions aux dés, — chacun avec les siens. Du premier coup, j'ai douze. 0 fortune jalouse, Je riais! Mais voici que l'autre tourne — douze!
20 TRAGALDABAS
C'est à recommencer. Je penche le cornet.
J'ai douze. A lui le tour. D'un air facile et net
Il agite les dés.— Douze! Je désespère,
Mais, pour savoir ù. fond ce qu'était ce repaire.
J'essaie encore un coup. J*ai douze. Le maraud
Remet d'abord ses dés dans sa poche, et, tout haut,
Devant tout le tripot que le vacarme attire.
Crie : — On triche ! — C'est bien ù vous!... allais-je dire,
Quand soudain je reçois sur la joue un soufflet
Qui pour jamais me teint de pâle en violet.
On m'insulte. A la porte î On m'y flanque avec verve.
Et vertueusement cette bande conserve
Tout mon argent. J'avais mis tout sur le tapis
Pour allumer le jeu. Rincé ! — Ma foi, tant pis!
Car, puisque j"ai laissé démolir sans ressource
Mon honneur, ptt! mon dos, hai! mais, grand Dieu! ma I)Our.se,
Et que je n'ai tenté nulle rébellion.
Je vois ce que je suis, — je n'ai rien du lion.
Quelle chance! C'est très dangereux, le courage!
On se blesse d'un mot, on est pris de la rage
Du duel, et l'on se fait découdre le pourpoint.
Après ce que je viens d'endurer, je n'ai point
A craindre que jamais, pour un mot qui mal sonne,
On me voie envoyer des témoins à personne.
Bonsoir le point d'honneur et le respect humain!
Je respire. Je vais marcher dans mon chemin,
Libre, fier, aspirant l'air à pleine narine !
Car, certes, si j'avais au fond de la poitrine
Je ne dis pas le cœur d'Achille ou d'Annilial,
Mais un cœur ramassé par terre dans un IjùI,
Un cœur infatué de gloriole vile,