ANDRÉE, OLIVIER
OLIVIER, entrant,
Seule !
ANDRÉE, a part.
Mon Dieu !
OLIVIER, venant vivement à eUe.
Est-ce vrai que vous n'êtes plus riche?
ANDRÉE
Monsieur...
OLIVIER
Est-ce vrai? Monsieur Baudry me l'a dit. Connaissez-vous un homme meilleur? Mais j'ai besoin que vous me le répétiez vous-même. Est-ce bien vrai, cette bonne mauvaise nouvelle ? Oh ! pardonnez-moi cette parole égoïste. Je devrais ne penser qu'à votre chagrin, aux inquiétudes de votre père, et je pense à moi. Je suis joyeux quand vous souffrez, j'ai tort. Eh bien, oui! je suis joyeux. Vous m'avez vu à Paris; j'étais découragé et hostile; j'avais pris la vie en colère ; je
querellais tout. Ohl maintenant, je ne suis plus ce furieux-là; je n'ai plus le délire; la médecine est une grande chose, vous avez raison. J'ai envie de guérir tous les malades! D'où vient ce changement, je vais vous le dire. Mais pour cela il faut que vous ne soyez plus riche. Moi, je n'ai que mon travail; je ne suis rien, je suis un enfant qui a sa vie à faire, le commencement d'un médecin. Si votre sort n'a pas changé, comment voulez-vous que je vous parle? Je m'en irai, et vous ne me reverrez plus jamais. Mais non, monsieur Baudry n'a pas pu me tromper. Vous n'êtes plus riche. Je n'ose pas vous demander d'être tout à fait pauvre. Tâchez au moins de n'avoir pas l'aisance. Maintenant, répondez-moi. Ne l'avez-vous plus vraiment, cette richesse terrible?
ANDRÉE
Pauvre garçon!
OLIVIER
Ah ! — Monsieur Baudry m'a donc menti ?
ANDRÉE
Il vous a dit vrai.
OLIVIER
Eh bien! alors?
ANDRÉE
Je ne suis plus riche, et je ne suis plus pauvre.
OLIVIER
Comment?
130 JEAN BALIDRV.
ANDRÉE
Voici en un mot. Mon père était perdu faute de deux cent mille francs, quand un ami les lui a offerts.
OLIVIER
Les riches sont heureux! Excusez-moi de vous avoir importunée; mais je ne recommencerai pas. Je vous promets que vous ne me reverrez jamais.
ANDRÉE
Soyez heureux !
OLIVIER
Merci, (ii va jusqu'à la porte. Se retournant.) Ce que j'admire, c'est la profondeur de votre dédain pour moi.
ANDRÉE
Mon dédain?
OLIVIER
Vous me voyez accourir bouleversé de joie et de crainte, plein de vous; vous me voyez triomphant tout à rheure et maintenant écrasé : que vous n'en soyez pas émue, je le conçois; que vous n'ayez pas pitié d'une souffrance dont vous sentez bien que vous êtes la cause, je m'y attendais ; mais je n'avais pas prévu que vous me renverriez sans même me demander ce que je venais vous dire et que mon désespoir n'obtiendrait même pas votre curiosité !
ANDRÉE
Je n'ai pas le droit d'en savoir davantage.
OLIVIER
En effet, vous n'êtes pas ruinée.
ANDRÉE
Ce n'est pas pour cela.
OLIVIER
Pourquoi donc?
ANDRÉE
Quand mon père a eu remercié son ami, il a réfléchi. Il n'avait pas de bonheur, il le voyait; s'il ne regagnait jamais ces deux cent mille francs? Pouvaitil les accepter, lui honnête homme?
OLIVIER
Non.
ANDRÉE
C'est ce que mon père a répondu à son ami.
OLIVIER
Bien!
ANDRÉE
Mais alors son ami lui a dit : — Il y a une chose qui vous contraindrait à me laisser sauver votre nom : ce serait que votre nom fût celui de ma femme.
OLIVIER, avec un cri.
Vous êtes mariée! Mais non, depuis hier! Je ne sais plus ce que je dis. Votre père a refusé? Je l'aime, votre père!
132 JEAN BAUDRY
AND RÉ i:.
Mon père n'a pas refusé,
OLIVIER
Alors, c'est vous! J'aime encore mieux cela. Comme vous êtes bonne!
ANDRÉE
Il s'agissait du bonheur et de l'honneur de mon père, et de sa vie, car il n'aurait pas survécu à une faillite. D'ailleurs, celui qui me demandait, dans un tel moment et d'une façon si généreuse, m'inspirait autant d'estime que de reconnaissance. Pourquoi aurais-je refusé?
OLIVIER
Vous avez consenti?
ANDRÉE
J'ai consenti.
OLIVIER
Ah! — Ce mariage ne se fera pas.
ANDRÉE
Qui l'empêcherait?
OLIVIER
Il ne se fera pas! 0 Dieu! ce serait pour apprendre cela que je suis accouru, rapide, impatient d'arriver ! Vous avez consenti ! Pardieu ! un homme qui a deux cent mille francs pour ses amis! Quand je vous le disais, que les jeunes filles étaient au plus offrant!
Monsieur !