OLIVIER, ANDRÉE
OLIVIER
Vous avez à me parler, mademoiselle?
ANDRÉE
J'ai à vous prier.
OLIVIER
Vous?
ANDRÉE
Que voulez-vous qu'on pense? Et si vous ne pouvez déjà pas vous contenir maintenant, que sera-ce demain? Je n'ai aucun droit de rien exiger de vous, et. pourtant il n'y a qu'une chose qui puisse éloigner ce péril.
OLIVIER
Quoi?
ANDRÉE
C'est que vous partiez,
OLIVIER
Partir aujourd'hui, quand je suis témoin demain!
ANDRÉE
C'est parce que vous êtes témoin qu'il faut que vous partiez. Vous aurez une raison. Un malade qui vous appelle à Paris, une occasion de célébrité, ce que vous voudrez. Rien qu'à l'idée d'être témoin de mon mariage, vous voyez ce que vous avez fait. Demain, ce ne serait plus seulement une idée. Vous vous emporteriez, vous feriez quelque éclat...
OLIVIER
Qui retarderait votre bonheur? Ne craignez rien, je vous marierai. Je vous promets de rester maître de moi.
150 JEAN BAUDRY
ANDRÉE
Vous ne l'êtes déjà plus ! Et cependant ce n'est pas encore le jour redoutable. Tant qu'on n'y est pas, la fermeté est possible, on se raisonne, on écoute le devoir, on voit le bonheur qu'on fait, on comprend la nécessité du sacrifice; et puis on a, malgré soi, tout au fond du cœur, une espérance entêtée qui ne consent pas à l'évidence, on compte sur je ne sais quel secours insensé, on se dit qu'il y a encore ce soir, cette nuit, demain matin, qu'il surviendra quelque chose, que demain n'arrivera pas! Mais demain, quand rien ne sera survenu, et que l'heure sonnera ! croyezvous que ce sera une heure pareille aux autres? Qui peut répondre de soi dans un tel moment? Qui peut être sûr qu'à l'instant de signer soi-même la mort de son avenir, la plume ne lui tombera pas des mains? Oh! demain sera une journée terrible! Oh! quand il n'y aura plus un jour, quand il n'y aura plus une heure, quand la plume sera là, quand la séparation sera là, inévitable, immédiate, éternelle, Olivier, quelle force aurons-nous ?
OLIVIER
Andrée, vous m'aimez!
ANDRÉE
Non!
OMVIER.
Si! vous avez dit nous!
ANDRÉE
Non!
Vous l'avez dit! Oh! j'ai ce mot, et je ne le rendrai pas.
ANDRÉE
Vous oubliez qui j'épouse.
OLIVIER
Ah! oui. —Pourquoi est-ce justement le seul homme auquel je ne puisse vous disputer? Et cependant, comment veut-on que j'assiste tranquillement?...
ANDRÉE
Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez.
OLIVIER
Partir! oui, il le faut. Le bonheur est ici, va-t'en! La porte du ciel est ouverte, referme-la ! Il y a des intérêts d'argent, c'est sacré. Ils ont arrangé un mariage; avant eux, mon âge en avait arrangé un avec le vôtre; mais c'est le mariage d'argent qui est le bon. Elle m'aime...
ANDRÉE
Non.
OLIVIER
Dieu me la donne, je la donnerai à un autre. Non, je n'aurai pas ce courage! je n'aurai pas cette lâcheté !
ANDRÉE
Je suis mariée.
Non, je ne vous donnerai pas à un autre! Je trouverai un moyen de tout concilier.
ANDRÉE
Ne rêvez pas l'impossible.
OLIVIER
L'impossible, c'est que vous m'aimiez et que je vous quitte; c'est que nous cessions de nous aimer parce qu'il y a eu un coup de vent quelque part sur la mer!
ANDRÉE
Monsieur Baudry est le bienfaiteur de mon père.
OLIVIER
C'est le bienfaiteur de tout le monde !
ANDRÉE
Olivier !
OLIVIER
C'est vrai, je viens de dire une mauvaise parole. Je dois tout à monsieur Baudry, et je mourrais pour lui sans m'acquitter.
ANDRÉE
Vous pouvez vous acquitter aujourd'hui.
OLIVIER
Vous le voulez?
La reconnaissance le veut.