‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 123 sur 459 · LA COMTESSE, CHICANEAU · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, CHICANEAU

CHICANEAD.

Madame, on n'entre plus.

LA COMTESSE

Eh bien! l'ai-je pas dit?

Sans mentir, mes valets me font perdre l'esprit. Pour les faire lever c'est en vain que je gronde ; Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde.

CHICANEAU

D faut absolument qu'il se fasse celer.

LA COMTESSE

Pour moi, depuis deux jours je ne lui puis parler.

CHICANEAU

Ma partie est puissante, et j'ai lieu de tout craindre.

LA COMTESSE

Après ce qu'on m'a fait , il ne faut plus se plaindre.

CHICANEAU

Si pourtant J'ai bon droit.

LA COMTESSE

Ah! monsieur! quel arrêt I

CHICANEAU

Je m'en rapporte à vous. Écoutez, s'il vous plaît.

LA COMTESSE

Il faut que vous sachiez , monsieur, la perfidie...

CHICANEAU

Ce n'est rien dans le fond.

LA COMTESSE

Monsieur, que je vous die.^

CHICANEAU

Void le fait. Depuis quinze ou vingt ans en çà, Au travers d'un mien pré certain ânon passa , S'y vautra, non sans faire un notable dommage,

Dont je formai ma plainte au juge du village. Je fais saisir l'ànon. Un expert est nommé, A deux bottes de foin le dégât estimé. Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appellOi Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt , Remarquez bien ceci, madame, s'il vous plaît. Notre ami Drolichon , qui n'est pas une bête , Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête; Et je gagne ma cause. A cela , que fait-on 1 Mon chicaneur s'oppose à l'exécution.

Autre incident : tandis qu'au procès on travaille. Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour Du foin que peut manger une poule en un jour : Le tout joint au procès. Enfin , et toute chose Demeurant en état, on appointe la cause. Le cinquième ou sixième avril cinquante-six. J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires. Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs et faits nouveaux , baux et procès-verbaux. J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux. Quatorze appointements, trente exploits, six instances Six vingts productions, vingt arrêts de défenses, Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens. Estimés environ cinq à six raille francs. Est-ce là faire droit? Est-ce là comme on juge? Après quinze ou vingt ans ! Il me reste un refuge : La requête civile est ouverte pour moi , Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je voi, Vous plaidez?

LA COMTESSB.

Plût à Dieu 1

CHICANEAD.

J'y brûlerai me» livres.

LA GUMXESSS.

Je...

CHICANEAU

Deux bottes de foin cinq à six mille livres !

Monsieur, t<yi8 mes procès alloieat être finisj

ACTB PREMIER. l»

11 ne m'en restoit plus que quatre ou cinq petits : L'un contre mon mari, l'autre contre mon père. Et contre mes enfants. Ah! monsieur! la misère! le ne sais quel biais ils ont imaginé , Ni tout ce qu'ils ont fait : mais on leur a donné Un arrêt par lequel , moi vêtue et nourrie, On me défend, monsieur, de plaider de ma vie.

CUICANBAC.

De plaider?

LA COMTESSE

De plaider.

GHICANEAV.

Certes, le trait est noir.

J'en suis surpris.

LA COMTJÎSSF..

Monsieur, j'en suis au désespoir.

CHICANBAU.

Comment! lier les mains aux gens de votre sorte 1 Mais cette pension, madame, est-elle forte?

LA COMTESSE

Je n'en vivrois, monsieur, que trop honnêtement. Mais vivre sans plaider, est-ce contentement?

CUICANEAU.

Des chicaneurs viendront nous manger jusqu'à l'âme. Et nous ne dirons mot! Mais, s'il vous plaît, madame, Depuis qjuand plaidez-vous?

LA COMTESSE

11 ne m'en souvient pas; Depuis trente ans, au plus.

CHICAnEAV.

Ce n'est pas trop.

LA COMTESSE

Hélas l

CHICANBAC.

Et quel âge avez-vous? Vous avez bon visage.

LA COMTESSE

Hé! quelque soixante ans.

CHICANEAD.

Comment ! c'est le bel âge Pour plaider.

LA COMTESSE

Laissez faire, ils ne sont pas au bout

J'y vendrai ma chemise; et je veux rien ou tout.

CHICANEAU

Madame, écoutez-moi. Voici ce qu'il faut faire.

Oui, monsieur, je vous crois comme mon propre père,

CHICANEAD.

J'iroiB trouver mon juge...

LA COMTESSE

Oh ! oui , monsieur, j'irai.

CHICANEAU

Me jeter à ses pieds...

LA COMTESSE

Oui , je m'y jetterai ; Je l'ai bien résolu.

CHICANEAU

Mais daignez donc m'entendre.

LA COMTESSE

Gai, vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre.

CHICANEAU

Âvez-vous dit, madame?

LA COMTESSE

Oui.

CHICANEAU

J'irois sans façon Trouver mon juge.

LA COMTESSE

Hélas! que ce monsieur est bon!

CHICANEAD.

SI VOUS parlez toujours , il faut que je me taise.

LA COMTESSE

Ahl que vous m'obligez! je ne me sens pas d'aise.

CHICANEAD.

J'irois trouver mon juge, et lui dirois...

LA COMTESSE

CHICANEAD.

Oui.

Voil

St lui diroit : Monsieur...

LA COMTESSE

Oui, monsieur.

CHICANEAD.

Liez-nioi.M

Page 1