‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 224 sur 459 · ROXANE, ATALIDE, ZATIME, ZAÏRE · texte numérisé non relu

ROXANE, ATALIDE, ZATIME, ZAÏRE

ROXANE

Enfin, belle Atalide, n faut de nos destins que Bajazet décide. Pour la dernière fois je le vais consulter : Je vais savoir s'il m'aime.

ATALIDE

Est-il temps d'en douter, Madame? H&tez-vous d'achever votre ouvrage. Vous avez du vizir entendu le langage; Bajazet vous est cher : savez-vous si demain Sa liberté, ses jours, seront en votre mainî Peut-être en ce moment A murât en furie S'approche pour trancher une si belle vie. Et pourquoi de son cœur doutez-vous anjourd'huit

▲ CTB PRBMIBR.

ROXANE

Mais m'en répondez-vous, vous qui parlez pour lui?

ATALIDB.

Quoi, madame! les soins qu'il a pris pour vous plaire. Ce que vous avez fait, ce que vous pouvez faire. Ses périls, ses respects, et surtout vos appas. Tout cela de son cœur ne vous répond-il pas? Croyez que vos bontés vivent dans sa mémoire.

ROXANB.

Hélas! pour mon repos que ne le puis-je croirel Pourquoi faut-ll au moins que , pour me consoler. L'ingrat ne parle pas comme on le fait parler! Vingt fois, sur vos discours pleine de confiance. Du trouble de son cœur jouissant par avance, Moi-même j'ai voulu m'assurer de sa foi , Et l'ai fait en secret amener devant moi. Peut-être trop d'amour me rend trop difficile; Mais, sans vous fatiguer d'un récit inutile. Je ne retrouvois point ce trouble, cette ardeur Que m'avoit tant promis an discours trop flatteur. Enfin, si je lui donne et la vie et l'empire, Ces gages incertains ne me peuvent suffire.

ATALIDE

Quoi donc! à son amour qu'allez-voas proposer?

S'il m'aime , dès ce jour il me doit épouser.

ATALIDE

Cfous épouser! O ciel ! que prétendez-vous faire!

ROXANE

Je sais que des sultans l'usage m'est contraire; Je sais qu'ils se sont fait une superbe loi De ne point à l'bymen assujettir leur foi. Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse. Ils daignent quelquefois choisir une maltresse; Mais, toujours inquiète avec tous ses appas. Esclave , elle reçoit son maître dans ses bras ; Et, sans sortir du joug où leur loi la condamne, !1 faut qu'un fils naissant la déclare sultane. Amurat plus ardent , et seul jusqu'à ce jour, A Toulu que l'on dût ce titre à son amour. J'en reçus la puissance aussi bien que le titre; Et des jours de son frère il me laissa l'arbitro.

882 BAJAZBT.

Mais ce mèma Amurat ne me promit Jamais

Que l'hymen dût un jour couronner ses bienfaits î

Et moi, qui n'aspirois qu'à cette seule gloire,

De ses autres bienfaits J'ai perdu la mémoire.

Toutefois, que sert-il de me Justifier?

Bajazet, il est vrai, m'a tout fait oublier.

Malgré tous ses malheurs, plus heureux que son frère,

Il m'a plu , sans peut-être aspirer à me plaire :

Femmes, gardes, vizir, pour lui j'ai tout séduit;

En un mot, vous voyei Jusqu'où je l'ai conduit.

Grâces à mon amour, je me suis bien servie

Du pouvoir qu'Amurat me donna sur sa vie.

Bajazet touche presque au trône des sultans :

Il ne faut plus qu'un pas ; mais c'est où je l'attends.

Malgré tout mon amour, si, dans cette journée.

Il ne m'attache à lui par un juste hyménée;

S'il ose m'alléguer une odieuse loi ;

Quand je fais tout pour lui, s'il ne fait tout pour moi|

Dès le même moment, sans songer si je l'aime.

Sans consulter enfin si Je me perds moi-même'.

J'abandonne l'ingrat, et le laisse rentrer

Dans l'état malheureux d'où je l'ai su tirer.

Voilà sur quoi je veux que Bajazet prononce :

Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.

Je ne vous presse point de vouloir aujourd'hui

Me prêter votre voix pour m'expliquer à lui :

Je veux que, devant moi, sa bouthe et son visage

Me découvrent son cœur sans me laisser d'ombrage;

Que lui-même, en secret amené dans ces lieux,

Sans être préparé se présente à mes yeux.

Adieu. Vous saurez tout après cette entrevue.

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