‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 226 sur 459 · BAJAZET, ROXANE · texte numérisé non relu

BAJAZET, ROXANE

Prince, l'heure fatale est enfin arrivée

Qu'à votre liberté le ciel a réservée.

Rien ne me retient plus; et je puis, dès ce jour.

Accomplir le dessein qu'a formé mon amour.

Non que vous assurant d'un triomphe facile,

Je mette entre vos mains un empire tranquille;

Je fais ce que je puis, je vous l'avois promis:

J'arme votre valeur contre vos ennemis.

J'écarte de vos jours un péril manifeste;

Votre vertu, seig;neur, achèvera le reste.

Osmin a vu l'armée; elle penche pour vous;

Les chefs de notre loi conspirent avec nous;

Le vizir Acomat vous répond de Byzance;

Et moi , vous le savez , je tiens sous ma puissancfl -

Cette fou'e de chefs, d'esclaves, de muets.

Peuple que dans ses murs renferme ce palais,

Et dont à ma faveur les unies asservies

M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs \-\c^

386 BAJAZET

Commencez maintenant : c'est à vous de courir Dans le champ glorieux que j'ai su vous ouvrir Vous n'entreprenez point une injuste carrière. Vous repoussez, seigneur, une main meurlrièrb. L'exemple en est commun; et, parmi les sultans. Ce chemin à l'empire a conduit de tous temp?. Mais, pour mieux commencer, hâtons nous l'un etl'autre D'assurer à la fois mon bonheur et le vôtre. Montrez à l'univers, en m'attachant à vous, Que, quand je vous servois, je servois mon époux; Et, par le nœud sacré d'un heureux hyménée, Justifiez la fgi que je vous ai donnée.

BAJAZET

Ah! que proposez-vous, madame?

ROXANr,.

Hé quoi, seigneu/ Quel obstacle secret trouble notre bonheur?

BAJAZET

Madame, ignorez-vous que l'orgueil de l'empire... Que ne m'épargnez-vous la douleur de le dire?

ROXANE

Oui, je sais que depuis qu'un de vos empereurs,

Bajazet, d'un barbare éprouvant les fureurs,

Vit au char du vainqueur son épouse enchaînée,

Et par toute l'Asie à sa suite traînée ,

De l'honneur ottoman ses successeurs jaloux

Ont daigné rareineut prendre le nom d'époux.

Mais l'amour ne suit point ces lois imaginaires;

Et, sans vous rappeler des exemples vulgaires,

Soliman ( vous savez qu'entre tous vos meux ,

Dont l'univers a craint le bras victorieux,

Nul n'éleva si haut la grandeur ottomane).

Ce Soliman jeta les yeux sur Roxelane.

Malgré tout son orgueil , ce monarque si fier,

A son trône, à sou lit daigna lassocier,

Sans qu'elle eût d'autres droits au rang d'impératricei,

Qu'un peu d'attraits peut-être, et beaucoup d'artifice.

BAJAZET

Il est vrai. Mais aussi voyez ce que je puis, Ce qu'étoit Soliman, et le peu que je suis, Soliman jouissoit d'une pleine puissance : L'Egypte ramenée à son obéissance;

&CTB II. an

Rhodes , aes Ottomans ce re<ToutaT)le écueil «

De tous ses défenseurs devenu le cercueil :

i)u Danube asservi les rives désolées;

i)e l'empire persan les bornes reculées;

Dans leurs climats brûlants les Africains dompté»,

^aisoient taire les lois devant ses volontés.

Que suis-jeî J'attends tout du peuple et de l'année :

lies malheurs font encor toute ma renommée.

infortuné , proscrit , incertain de régner,

Dois-je irriter les cœurs au lieu do les gagner?

rémoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères?

Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères?

Songez, sans me flatter du sort de Soliman,

Au meurtre tout récent du malheureux Osman :

Dans leur rébellion , les chefs des Janissaires ,

Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires ,

Se crurent à sa perte assez autorisés

Par le fatal hymen que vous me proposez.

Que vous dirai-Je enfin? Maître de leur suffrage.

Peut-être avec le temps j'oserai davantage.

Ne précipitons rien ; et daignez commencer

A me mettre en état de vous récompenser.

ROXAHC.

Je vous entends, seigneur. Je vois mon imprudence;

Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance :

Vous avez pressenti Jusqu'au moindre danger

Où mon amour trop prompt vous alloit engager.

Pour vous, pour votre honneur, vous en craignez les suitesi

Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites.

Mais avez-vous prévu , si vous ne m'épousez ,

Les périls plus certains où vous vous exposez?

Songez-vous que, sans moi, tout vous devient contraire?

Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire?

Songez-vous que Je tiens les portes du palais;

Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais;

Que j'ai sur votre vie un empire suprême;

Que TOUS ne respirez qu'autant que je vous aime?

Et, sans ce même amour qu'offensent vos refus,

Songez-Tous, en an mot, que vous ne seriez plus?

BAJAIBT.

Oui , je tiens tout de vous; et J'avois lieu de croire Que c'étoit pour vous-même une assez grande gloire ,

3^;« BAJAZBT.

Kf voyant devant moi tout l'empire à genoux, D' m'eniendre avouer que je tiens tout de vous. fi-, ne m'en défends pC/int ; ma bouclie le confesse, i-.'j mon respect saura le confirmer sans cesse : tî vous dois tout mon sang; ma vie est votre bien, "tl ais enfin voulez-vous... • \

nOXANE.

Non, je ne veux plus rieiL Ne m'importune plus de tes raisons forcées : Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées. Je ne te presse plus, ingrat, d'y consentir : Rentre dans le néant dont je t'ai fait sortir. Car enfin qui m'arrête? et quelle autre assurance Demanderois-je encor de son indifférence? L'ingrat est-il touché de mes empressements? L'amour même entre-t-il dans ses raisonnements? Ah! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse. Que mes propres périls t'assurent de ta grâce ; Qu'engagée avec toi par de si forts liens. Je ne puis séparer tes intérêts des miens. Mais je m'assure encore aux bontés de ton frère; Il m'aime, tu le sais; et, malgré sa colère. Dans ton perfide sang je puis tout expier, Et ta mort suffira pour me justifier.

N'en doute point; j'y cours; et, dès ce moment mëmeM. Bajazet, écoutez; je sens que je vous aime : Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir t Le chemin est encore ouvert au repentir. Ne désespérez point une amante en furie. S'il m'échappoit un mot, c'est fait de votre vie.

BAJAZET

Vous pouvez me l'ôter, elle est entre vos mains : Peut-être que ma mort, utile à vos desseins, De l'heureux Amurat obtenant votre grâce. Vous rendra dans son cœur votre première place.

ROXANB.

Dans son cœurî Ah! crois-tu, quand il le voudroit bienj, Que, si je perds l'espoir de régner dans le tien, D'une si douce erreur si longtemps possédée, Je puisse désormais souffrir une autre idée, Ni que Je vive enfin , si je ne vis pour toiî le te donne, cruel, des armes contre moi,

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