‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 254 sur 459 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

8AJAZET, ROXAKE.

Je ne vous ferai point des reproches frivoles i Les moments sont trop clicrs pour les perdre en paroles. Mes soins vous, sont connus : en un mot, vous vivez; Et je ne vous dirois que ce que vous savez. Malgré tout mon amour, si je n'ai pu vous plaire , Je n'en murmure point; quoiqu'à ne vous rien taire, Ce même amour peut-être, et ces mêmes bienfaite, Auroient dû suppléer à mes foibles attraits. Mais je m'étonne enfin que, pour reconnoissance, Pour prix de tant d'amour, de tant de confiance. Vous ayez si longtemps, par des détours si bas. Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.

BAJAZET

Qui? moi, madame?

ROXANE

Oui, toi. Voudrois-tu point encore ftle nier un mépris que tu crois que j'ignore? Ne prétendrois-tu point, par tes fausses couleurs, Déguiser un amour qui te retient ailleurs; Et me jurer enfin , d'une bouche perfide, 'Icut ce que tu ne sens que pour ton Atalide?

BAJ AZETr

Atalide, madame! 0 ciel! qui vous a dit...

Tiens, perfide, regarde, et démens cet écriL

BAJAZET, après avoir regardé la lettre.

Je ne vous dis plus rien : cette lettre sincère D'un malheureux amour contient tout le mystère; Vous savez un secret que, tout prêt à s'ouvrir, IVIon cœur à mille fois voulu vous découvrir. J'aime, je le confesse, et devant que votre àme, Prévenant mon espoir, m'eût déclaré sa flamme, Déjà, plein d'un amour dès l'enfance formé, A tout autre désir mon cœur étoit fermé. Vous me vîntes ofTrir et la vie et l'empire; Et même votre amour, si j'ose vous le dire. Consultant vos bienfaits, les crut, et sur leur foi De tous mes sentiments vous répondit pour moi. Je connus votre erreur. Mais que pouvois-je faire'i Je vis en même temps qu'elle vous étoit chère. Combien Je trône tente un cœur ambitieux! Un si noble présent me fit ouvrir les yeux. Je chéris, j'acceptai, sans taider davantage. L'heureuse occasion de sortir d'esclavage. D'autant plus qu'il falloit l'accepter ou périr,; D'autant plus que vous-même, ardente à me l'offrir, Vous ne craigniez rien tant que d'être refusée; Que môme mes refus vous auroient exposée; Qu'aj)rès avoir osé me voir et me parler. Il étoit dangereux pour vous de reculer. Cependant, je n'en veux pour témoins que vos plaintes, A.i-je pu vous tromper par des promesses feintes? Songez combien de fois vous m'avez reproché Un silence témoin de mon trouble caché :

ACTB V. 4SI

Plus l'effet de vos soins et ma gloire étolent proches ,

Plus mon cœur interdit se faisoit de reproches.

Le ciel, qui m'entendoit, sait bien qu'en mêrue temps

Je ne m'arrêtois pas à des vœux impuissants :

Et si l'effet enfin , suivant mon espérance ,

Eût ouvert un champ libre à ma reconnoissance.

J'aurais, par tant d'honneurs, par tant de dignités.

Contenté votre orgueil et payé vos bontés,

Que vous-même peut-être...

ROXARE.

Et que pourrois-tu faire?

Sans l'offre de ton cœur, par où peux-tu me plaire? Quels seroient de tes vœux les inutiles fruits? Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis? Mfiitresse du sérail, arbitre de ta vie, Et même de l'État, qu'Amurat me confie, Sultane, et, ce qu'en vain j'ai cru trouver en toi, Souveraine d'un cœur qui n'eût aimé que moi t Dans ce comble de gloire où je suis arrivée , A quel indigne honneur m'avois-tu réservée? Traînerois-je en ces lieux un sort infortuné , Vil rebut d'un ingrat que j'aurois couronné. De mon rang descendue, à mille autres égale, Ou la première esclave enfin de ma rivale î ï^aissons ces vains discours; et, sans m'importuner. Pour la dernière fois, veux-tu vivre et régner? J'ai l'ordre d'Amurat, et je puis t'y soustraire. Mais tu n'as qu'un moment : parle.

BAJAZBT.

Que faut-il faire?

Ma rivale est ici : suis-moi sans différer; Dans les mains des muets viens la voir expirer; Et, libre d'un amour à ta gloire funeste, \ien3 m'engager ta foi : le temps fera le reste. Ta gr&ce est à ce prix , si tu veux l'obtenir.

EAJAÎET.

Je ne l'accepterois que pour vous en punir; ()ae pour faire éclater aux yeux de tout l'empire Eiiorreur et le mépris que cette offre m'inspire. •Mais à quelle fureur me laissant emporter, Goalre ses tristes jours vais-je vous irriter!

422 BAJAZBT.

De mes emportements elle n'est pointcomplice, Ni de mon amour même et de mon injustice: Loin de me retenir par des conseils jaloux. Elle me conjuroit de me donner à vous. En un mot, séparez ses vertus de mon crime. Poursuivez, s'il le faut, un courroux légitime; Aux ordres d'Amurat hâtez-vous d'obéir ; Mais laissez-moi du moins mourir sans vous hair Amurat avec moi ne l'a point condamnée : Épargnez une vie assez infortunée.

Ajoutez cette grâce à tant d'autres bontés. Madame; et si jamais je vous fus cher...

R 0 X A iN £.

Sortez.

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