‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 318 sur 459 · ACTE QUATRIEME SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIEME SCÈNE I

ÉRIPHILE, DORIS

DORIS

Ah! que me dites-vous? Quelle étrange manie Vous peut faire envier le sort d'Iphigénie? Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous, Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux. Qui le croira, madame? Et quel cœur si farouche...

ÉRIPHILE

Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche,

Jamais de tant de soins mon esprit agité

Ne porta plus d'envie à sa félicité.

Favorables périls ! Espérance inutile !

N'as-tu pas vu sa gloire, et le trouble d'AchilleV

J'en ai vu , j'en ai fui les signes trop certains.

Ce héros, si terrible au reste des liuniaiiis,

Qui ne connoît de pleurs que ceux qu'il fait répandre.

Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre.

Et qui , si l'on nous fait un fidèle discours.

Suça môme le sang des lions et des ours.

Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage :

Elle l'a vu pleurer, et changer de visage.

Et tu la plains, Doris! Par combien de malheurs

Ne lui voudrois-je point disputer de tels pleurs!

Quand je devrois comme elle expirer dans une henre.^.

Mais que dis-je, expirer! ne crois pas qu'elle meure.

Dans un lâche sommeil crois-tu qu'enseveli

Achille aura pour elle impunément pâli?

Achille à son malheur saura bien mettre obstacle.

Tu verras que les dieux n'ont dicté cet oracle

Que pour croître à la fois sa gloire et mon tourment • ,

1. Voltaire, dans son Commentaire sur Corneille, s'exprime ainsi / ■ Croître, aujourd'hui , n'est plus actif : on dit accroître : mais il me \ semble qu'il est permis en vert de dire croître mes tourments, mer mnuit, mes doulexirs. »

SS4 IPHIOËNIB.

Et la rendre plus belle aux yeux de son amant.

Hé quoil ne vois-tu pas tout ce qu'on fait pour ellet

On supprime des dieux la sentence mortelle;

Et, quoique le bûcher soit déjà préparé,

Le nom de la victime est encore ignoré :

Tout le camp n'en sait rien. Doris, à ce silence,

Ne reconnois-tu pas un père qui balance ?

Et que fera-t-il donc? Quel courage endurci

Soutiendroit les assauts qu'on lui prépare ici :

Une mère en fureur, les larmes d'une fille.

Les cris, le désespoir de toute une famille ,

Le sang, à ces objets facile à s'ébranler,

Achille menaçant, tout prêt à l'accabler?

Non , te dis-Je, les dieux l'ont en vain condamnée:

Je suis et Je serai la seule infortunée.

Ah ! si Je m'en croyois...

DORIS

Quoi ! Que méditez-vous ?

ÉRIPHILE

Je ne sais qui m'arrête et retient mon courroux. Que, par un prompt avis de tout ce qui se passe, Je ne coure des dieux divulguer la menace , Et publier partout les complots criminels Qu'on fait ici contre eux et contre leurs autels.

DORIS

Ah! quel dessein, madame!

ÉRIPHILE

Ah, Doris! quelle Joie!

Que d'encens brûleroit dans les temples de Troie , Si, troublant tous les Grecs, et vengeant ma prison , Je pouvois contre Achille armer Agamemnon ; Si leur haine, de Troie oubliant la querelle, Tournoit contre eux le fer q-j'ils aiguisent contre elle, Et si de tout le camp mes avis dangereux Faisoient à ma patrie un sacrifice heureux !

DORtS.

J'entends du bnnt. On vient ; Glytemnestre s'avance. Remettez-vous , madame , ou fuyez sa présence.

tRIPHILE.

Rentrons. Et pour troubler un hymen odieux , Consultons des fureurs qu'autorisent les dieux.

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