SCÈNE Ul
AGAMEMNO^, CLYTEMNESTRE, vBlTNE.
AGAMEMNON
Que faites-voas, madame? et d'où vient que ces lieux N'offrent point avec vous votre fille à mes yeuxî Mes ordres par Arcas vous l'avoient demandée : Qu'attend-elle î Est-ce vous qui l'avez retardée? A mes Justes désirs ne vous rendez-vous pas? Ne peut-elle à l'autel marcher que sur vos pas? Parlez.
CLYTEMNESTRE
S'il faut partir, ma fille est toute prête. Mais vous, n'avez-vous rien, seigneur, qui vous arrête?
AGAUEMNON.
Moi, madame?
CLYTEMNESTRE
Vos soins ont-ils tout préparé?
AGAMEHNON.
Galchas est prêt, madame, et l'autel est paré. Pai fait ce que m'ordonne '^â devoir légitime.
CLYTEMNESTRE
Voas ne me parle: point, seigneur, de la victime >.
1. Comme dans cette tragédie l'intérêt s'écbaufTe toujours de •cène en scène , que tout j marche de perfections en perfections , la frande scène entre Âgamemnon , Clytemnestre et Iphigénie est encore lapérieure i tout ce que nous avona th. ( Toltairk.)
53S IPHIQBNIB.
AGAUEHNON.
Que me voulez-vous dire? et de quel soin jaloux... SCÈNE IV.
AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE, yEGIÎSS
CLYTBMNESTRE.
Venez , venez , ma fille, on n'attend plus que vous;
Venez remercier un père qui vous aime.
Et qui veut à l'autel vous conduire lui-môme.
AGAHEMNON.
Que vois-je? Quel discours! Ma fiUe, vous pleurez, Et baissez devant moi vos yeux mal assurés : Quel trouble! Mais tout pleure, et la fille et la mère. Ah! malheureux Arcas, tu m'as trahi!
IPHIGéNIE.
Mon père.
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien ; vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détour pouvoient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptûis l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante , Tendre au fer de Galchas une tête îimocente ; Et, respectant le coup par vous-m(*ine ordonné , Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paroît digne à vos yeux d'une autre récompense ; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuii, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me'fùt ravie , Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin, Si près de ma naissance, en eût marqué la fin. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première. Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père; Cest moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeui , Vous ai fait de ce nom remercier les dieux , Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caressas, Vous n'avez point du sang dédaigné les foiblesses.. Hélas! avec plaisir je me faisois conter
ACTB IV. 5»»
Tous les noms des pays que vous allez dompter i
Et déjà, d'IIion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparois la fête.
le ne m'atiendois pas que , pour le commencer.
Mon sang fût li premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée :
Ne craignez rien : mon coeur, de votre honneur jalons.
Ne fera point rougir un père tel que vous;
Et, si je n'avois eu que ma vie à défendre ,
J'aurois su renfermer un souvenir si tendre :
Mais à mon triste sort, vous le savez, seigneur.
Une mère, un amant, attachoient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devoit éclairer notre illustre hyménée;
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis.
Il s'estimoit heureux : vous me l'aviez permis.
Il sait votre dessein; jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous; et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
AGAHEMNON.
Ma fille, il est trop vrai : j'ignore pour quel crime La colère des dieux demande une victime : Mais ils vous ont nommée ; un oracle cruel Veut qu'ici votre sang coule sur un autel. Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières. Mon amour n'avoit pas attendu vos prières. Je ne vous dirai point combien j'ai résisté : Croyez-en cet amour par vous-même attesté. Cette nuit même encore, on a pu vous le dire, J'avois révoqué l'ordre où l'on me fit souscrire ; Sur 1 intérêt des Grecs vous l'aviez emporté. Je vous sacrifiois mon rang , ma sûreté. Arca? alloit du camp vous défendre l'entrée : Les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontrée : Ils ont trompé les soins d'un père infortuné Qui protégeoit en vain ce qu'ils ont condamné. Ne vous assurez point sur ma foible puissance : Quel frein pourroit d'un peuple arrêter la licence. Quand les dieux, nous livrant à son zèle indiscret, L'affranchissent d'un jou;; qu'il portoit h regretî
038 IPHIG2N1B.
Ma fllle, il faut céder : votre heure est arrivée. Songez bien dans quel rang vous êtes élevée : Je vous donne un consail qu'à peine je reçoi ; Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi^ Montrez, en expirant, de qui vous êtes née; Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée. Allez; et que les Grecs, qui vont vous immoler, Reconnoissent mon sang en le voyant couler.
CLYTEMNESTRE
Vous ne démentez point une race funeste ;
Oui , vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste :
Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
Que d'en faire à sa mère un horrible festin.
Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice
Que vos soins préparoient avec tant d'artifice !
Quoi I l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain
N'a pas, en le traçant, arrêté votre main !
Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse?
Pensez-vous par aes pleurs prouver votre tendresse?
Où sont-ils ces combats que vous avez rendus?
Quels flots de sang pour elle avez-vous répaûdusî
Quel débris parle ici de votre résistance?
Quel champ couvert de morts me condamne au silence I
Voilà par quels témoins il falloit me prouver.
Cruel ! que votre amour a voulu la sauver.
Un oracle fatal ordonne qu'elle expire !
Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ?
Le ciel , le juste ciel , par le meurtre honoré.
Du sang de l'innocence est-il donc altéré?
Si du crime d'Hélène on punit sa famille ,
Faites chercher à Sparte Hermione sa fille :
Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix
Sa coupable moitié, dont il est trop épris.
Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime .
Pourquoi vous imposer la peine de son crime?
Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc.
Payer sa folle amour du plus pur de mon sang?
Que dis-je? Cet objet de tant de jalousie.
Cette Hélène, qui trouble et l'Europe et l'Asie,
Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploit»?
Combien nos fronts pour elle ont-ils rougï de foii
Avant qu'un nœud fatal l'unit à votre frère,
«CTB IT. 53»
Thésée avoit osé l'enlever à son père ;
Vous savez, et Calcba.i mille fois vous l'a dit.
Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit;
Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse
Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.
Mais non; l'aiùour d'un frère et so i honneur blessé
Sont les moindres des soins dont \ous ^tes pressé:
Cette soif de régner, que rien ne peut éteindre,
L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre.
Tous les droits de l'empire en vos mains confiés y
Cruel '. c'est à ces dieux que vous sacrifiez;
Et, loin de repousser le coup qu'on vous préparc,
Vous voulez vous en faire un mérite barbare :
Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier,
De votre propre sang vous courez le payer ;
Et voulez , par ce prix , épouvanter l'audace
De quiconque vous peut disputer votre place.
Est-ce donc être père? Âh ! toute ma raison
Cède à la cruauté de cette trahison.
Un prêtre, environné d'^.ne foule cruelle,
Ponera sur ma fille une main criminelle ,
Dééhirera son sein, et, d'un œil curieux ,
Dans son cœur palpitant consultera les dieu:!
Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée ,
Je m'en retournerai seule et désespérée I
Je verrai les chemins encor tout parfumés
Des fleurs dont sous ses pas on les avoit semés!
Non, Je ne l'aurai point amenée au supplice.
Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice.
Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher :
De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher.
Aussi barbare époux qu'impitoyable père.
Venez , si vous l'osez , la ravir à sa mère.
Et vous, rentrez, ma fille, et du moins à mes lote
Obéissez eocor pour la dernière fois.