‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 33 sur 459 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Qui voudra le premier triompher de sa rage... Quoi! vous n'en faites rien! C'est à vous d'avancer; Et, venant de si loin , vous devez commencer : Commencez , Polynice , embrassez votre frère , Et montrez...

ÉTÉOCLE

Hé, madame! à quoi bon ce mystère ï Tous ces embrassements ne sont guère à propos : Qu'il parle, qu'il s'explique, et nous laisse en repoa.

POLYMCE.

Quoi! faut-il davantage expliquer mes pensées? On les peut découvrir par les choses passées : La guerre, les combats, tant de sang répandu. Tout cela dit assez que le trône m'est dû.

ÉTÉOCLE

Et ces mêmes combats, et cette même guerre» Ce sang qui tant de fois a fait rougir la terre» Tout cela dit assez que le trône est à moi ; Et, tant que je respire, il ne peut être à toi.

POLYNICE

Tu sais qu'injustement tu remplis cette place.

ÉTÉOCLE

Llnjustice me plaît, pourvu que je t'en chasse.

POLYNICE

Si tu n'en veux sortir, tu pourras en tomber.

ÉTÉOCLE

Si je tombe , avec moi tu pourras succomber.

JOCASTE

O dieux! que je me vois cruellement déçue!

N'avois-je tant pressé cette fatale vue ,

Que pour les désunir encor plus que jamais?

Ah ! mes fils ! est-ce là comme on parle de paix?

Quittez, au nom des dieux, ces tragiques pensées j

Ne renouvelez point vos discordes passées :

Vous n'êtes pas ici dans un champ inhumain.

Est-ce moi qui vous mets les armes à la main'

Considérez ces lieux où vous prîtes naissance;

Leur aspect sur vos cœurs n'a-t-il point de puissance)

C'est ici que tous deux vous reçûtes le jour ;

Tout ne vous parle ici que de paix et d'amour :

Ces princes, votre sœur, tout condamne vos haines;

Enfin moi , qui pour vous pris toujours tant de peine«,

4S- L3S PR&RBS 3NNBMIS.

Qui, pour vous réunir, immolerois. . . Hélas! Ils détournent la tète, et ne m'écoutent pas! Tous deux, pour s'attendrir, ils ont l'âme trop durei Ils ne connoissent plus la voix de la nature!

(A Polynice.) Et vous, que je croyois plus doux et plus soumis...

POLYNICE

Je ne veux rien de lui que ce qu'il m'a promis : Il ne sauroit régner sans se rendre parjure.

Une extrême justice est souvent une injure. Le troue vous est dû, je n'en saurois douter; Mais vous le renversez en voulant y monter. Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre? Voulez-vous sans pitié désoler cette terre. Détruire cet empire afin de le gagner?

Est-ce donc sur des morts que vous voulez régner? Thèbes avec raison craint le règne d'un prince Qui de fleuves de sang inonde sa province s Voudroit-elle obéir à votre injuste loi? Vous êtes son tyran avant qu'être son roi. Dieux! si devenant grand souvent on devient pire» Si la vertu se perd quand on gagne l'empire, Lorsque vous régnerez , que serez-vous , hélas ! Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas ?

POLYNICE

Ah ! si Je suis cruel , on me force de l'être; Et de mes actions je ne suis pas le maître; J'ai honte des horreurs où je me vois contraint; Et c'est injustement que le peuple me craint. Mais il faut en effet soulager ma patrie ; De ses gémissements mon âme est attendrie. Trop de sang innocent se verse tous les jours; Il faut de ses malheurs que j'arrête le cours; Et, sans faire gémir ni Thèbes ni la Grèce, A l'auteur de mes maux il faut que je m'adresse : Il suffit aujourd'hui de son sang ou du mien.

JOCASTE

Du sang de votre frère?

POLYNICE

Oui , madame , du siea.

ACTB IV.

n faut finir ainsi cette guerre inhumaine.

(A Étéode.) Oui, cruel, et c'est là le dessein qui m'amène. Moi-même à ce combat j'ai voulu t'appeler; A tout autre qu'à toi je craignois d'en parler; Tout autre auroit voulu condamner ma pensée, Et personne en ces lieux ne te l'eût annoncée. Je te l'annonce donc. C'est à toi de prouver Si ce que tu ravis tu le sais conserver. Montre-toi digne enfin d'une si belle proie.

ÉTÉOCLE

J'accepte ton dessein, et l'accepte avec joie Créon sait là-dessus quel étoit mon désir : l'eusse accepté le trône avec moins de plaisir. Je te crois maintenant digne du diadème; Je te le vais porter au bout de ce fer même.

JOCASTE

Hâtez-vous donc, cruels, de me percer le sein; Et commencez par moi votre horrible dessein. Ne considérez point que je suis votre mère, Considérez en moi celle de votre frère. Si de votre ennemi vous recherchez le sang Recherchez-en la source en ce malheureux flanc i Je suis de tous les deux la commune ennemie. Puisque votre ennemi reçut de moi la vie; Cet ennemi, sans moi, ne verroit pas le jour. S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tour? N'en doutez point, sa mort me doit être commune; Il faut en donner deux, ou n'en donner pas une; Et , sans être ni doux ni cruels à demi , Il faut me perdre, ou bien sauver votre ennemi. Si la vertu vous plaît, si l'honneur vous anime. Barbares, rougissez de commettre un tel crime; Ou si le crime , enfin , vous plaît tant à chacun , Barbares , rougissez de n'en commettre qu'un. Aussi bien, ce n'est point que l'amour vous retienne Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sienne : Vous vous garderiez bien, cruels, de m'épargner, Si Je vous empêchois un moment de régner. Polynice, est-ce ainsi que l'on traite une mèreî

POLTNICB.

J'épargne mon pays.

M LES PRBRBS ENNEMIS.

jrOCASTE.

Et vous tuez un frère 1

POLYNICE

le punis un méchant.

JOCASTE

Et sa mort, aujourd'hui, Vous rendra plus coupable et plus méchant que luL

POLYNICE

Faut-il que de ma main je couronne ce traître, Et que de cour en cour j'aille chercher un maître? Qu'errant et vagabond je quitte mes États, Pour observer des lois qu'il ne respecte pas? De ses propres forfaits serai-je la victime? Le diadème est-il le partage du crime?

Quel droit ou 'luel devoir n'a-t-il point violet Et cependant il règne, et je suis exilé!

JOCASTE

Mais si le roi d'Argos vous cède une couronne...

POLYNICE

Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne? En m'alliant chez lui n'aurai-je rien porté? Et tiendrai-je mon rang de sa seule bonté ? D'un trône qui m'est dû faut-il que l'on me chasse. Et d'un prince étranger que je brigue la place î Non , non : sans m'abaisser à lui faire la cour. Je veux devoir le sceptre à qui je dois le jour.

JOCASTE

Qu'on le tienne, mon fils, d'un beau-père ou d'un pèroi La main de tous les deux vous sera toujours chère.

POLYNICE

Non , non , la différence est trop grande pour moi ; L'un me feroit esclave, et l'autre me fait roi. Quoi ! ma grandeur seroit l'ouvrage d'une femme ! D'un éclat si honteux je rougirois dans l'âme. Le trône, sans l'amour, me seroit donc fermé? Je ne règnerois pas si l'on ne m'eût aimé î Je veux m'ouvrir le trône ou jamais n'y paraître; Et quand j'y monterai , j'y veux monter en maître i Que le peuple à moi seul soit forcé d'obéir. Et qu'il me soit permis de m'en faire haïr. Enfin , de ma grandeur je veux être l'arbitre, N'être poiQt rai , madame . ou l'être à juste titre i

A.CTB IV. 45

Qne le sang me couron:;» , ou , s'il ne suffit pas , Je veux à son secours n'appeler que mon bras.

Faites plus, tenez tout de votre grand courage; (Jue votre bras tout seul fasse votre partage ; Et dédaignant les pas des autres souverains , Soyez , mon fils, soyez l'ouvrage de vos mains. Par d'illustres exploits couronnez-vous vous-même; Qu'un superbe laurier soit votre diadème; R^ez et triomphez, et joignez à la fois La gloire des héros à la pourpre des rois. Quoi ! votre ambition seroit-elle bornée A régner tour à tour l'espace d'une année? Cherchez à ce grand cœur, que rien ne peut dompter, Quelque trône où vous seul ayez droit de monter. Mille sceptres nouveaux s'offrent à votre épée , Sans que d'un sang si cher nous la voyions trempée. Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux, Et votre frère même ira vaincre avec vous.

POLYNICE

Vous voulez que mon cœur, flatté de ces chimères , Laisse un usurpateur au trône de mes pères?

JOCASTE

Si TOUS lui souhaitez en effet tant de mal , Élevez-le vous-même à ce trône fatal.

Ce trône fut toujours un dangereux abîme ; La foudre l'environne aussi bien que le cri me j Votre père et les rois qui vous ont devancés , Sitôt qu'ils y montoient , s'en sont vus renversés.

POLYMCE.

Quand je devrois au ciel rencontrer le tonnerre, Ty monterois plutôt que de ramper à terre. Mon cœur, jaloux du sort de ces grands malheureux Veut s'élever, madame , et tomber avec eux.

ÉTÉOCLE

Je saurai t'épargner une chute si vaine.

POLTNICE.

Ah ! ta chute , crois-moi , précédera la mienne I

JOCASTE

Uon fils, son règne plaît.

POLÏNICE.

Mais il m'est odieux.

48 LES PRBBBS BNNBMIS.

JOCASTE

Il a pour lui le peuple.

POLYNIGB.

Et j'ai pour moi Ie& dieux.

éTÉOCLE.

Les dieux de ce haut rang te vouloient interdire ,

Puisqu'ils m'ont élevé le i)remier à l'empire :

Ils ne savoient que trop, lorsqu'ils firent eu choix ,

Qu'on veut régner toujours quand on règne une fois.

Jamais dessus le trône on ne vit plus d'un maître;

Il n'en peut tenir deux , quelque grand qu'il puisse être !

L'un des deux, tôt ou tard, se verroit renversé;

Et d'un autre soi-môme on y seroit pressé.

Jugez donc, par llhorreurque ce méchant me donne.

Si je puis avec lui partager la couronne.

POLYNICE

Et moi je ne veux plus, tant tu m'es odieux. Partager avec toi la lumière des deux.

JOCASTE

Allez donc, j'y consens, allez perdre la vie; A ce cruel combat tous deux je vous convie; Puisque tous mes efforts ne sauroient vous changer. Que tardez-vous? allez vous perdre et me venger. Surpassez, s'il se peut, les crimes de vos pères : Montrez, en vous tuant, comme vous êtes frères: Le plus grand des forfaits vous a donné le jour. Il faut qu'un crime égal vous l'arrache à son tour. Je ne condamne plus la fureur qui vous presse; Je n'ai plus pour mon sang ni pitié ni tendresse t Votre exemple m'apprend à ne le plus chérir ; Et moi je vais, cruela, vous apprendre à mourir.

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