‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 61 sur 459 · CLÉO^ILE · texte numérisé non relu

CLÉO^ILE

Non , je ne prétends pas que ce cœur inflexible Garde seul contre vous le titre d'invincible ; Je rends ce que je dois à l'éclat des vertus Qui tiennent sous vos pieds cent peuples abattus. Les Indiens domptés sont vos moindres ouvrages; Vous inspirez la crainte aux plus fermes courages ; ',Et, quand vous le voudrez, vos bontés, à leur tour, jDans les cœurs les plus durs inspireront l'amour. Mais, seigneur, cet éclat, ces victoires, ces charmes. Me troublent bien souvent par de justes alarmes : Je crains que, satisfait d'avoir conquis un cœur. Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur; Qu'insensible à l'ardeur que vous aurez causée, Votre âme ne dédaigne une conquête aisée. (On attend peu d'amour d'un béros tel que vous ; La gloire fit toujours vos transports les piu<i doux ; Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire, La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.

ALBXANOBE.

Que vous connoissez mal les violents désirs D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs! J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée. Mon cœur ne soupiroit que pour la renommée; Les peuples et les rois, devenus mes sujets, Étoient seuls, k mes vœux, d'assez digne» objets. Les beautés de la Perse à mes yeux présentées, OL^ Aussi bien que ses rois, ont paru surmontées : Mon cœur, d'un fier mépris armé contre leurs traits, N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits:

96 ALEXANDRE

Amoureux de la gloire, et partout invincible,

n mettoit son bonheur à paroître insensible.

Mais, hélas! que vos jeux, ces aimables tyrans.

Ont produit sur mon cœur des effets différents!

Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite^

Il vient avec plaisir avouer sa défaite :

Heureux, si, votre cœur se laissant émouvoir,

Vos beaux yeux , à leur tour, avouoient leur pouvoir l

Voulez-vous donc toujours douter de leur victoire ,

Toujours de mes exploits me reprocher la gloire?

Comme si les beaux nœuds où vous me tenez pris

Ne dévoient arrêter que de foibles esprits.

Par des faits tout nouveaux je m'en vais vous apprendre

Tout ce que peut l'amour sur le cœur d'Alexandre :

Maintenant que mon bras, engagé sous vos lois.

Doit soutenir mon nom et le vôtre à la fois.

J'irai rendre fameux, par l'éclat de la guerre,

Des peuples inconnus au reste de la terre,

Et vous faire dresser des autels en des lieux

Où leurs sauvâtes mains en refusent aux dieux

CLÉOFILE.

Oui, vous y traînerez la victoire captive; Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive. Tant d'états, tant de mers, qui vont nous désunir M'effaceront bientôt de votre souvenir.

Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde Achever quelque jour la conquête du monde; Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux , |Et la terre en tremblant se taire devant vous ', Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse, Au fond de ses états vous regrette sans cesse. Et rappelle en son cœur les moments bienheureux Où ce grand conquérant l'assuroit de ses feux?

ALEXANDRE

Eh quoi ! vous croyez donc qu'à moi-même barbare J'abandonne en ces lieux une beauté si rare? Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer Au trône de l'Asie où je vous veux placerî •

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