‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 75 sur 459 · DE VOTRE ALTESSE ROTALE · texte numérisé non relu

DE VOTRE ALTESSE ROTALE

Le très-humble, très -obéissant, et très-fidèle serviteur,

RACINE

PREMIÈRE PRÉFACE

Mes personnages sont si fameux dans l'antiquité, que, pour peu qu'on la connoisse, on verra fort bien que je les u rendus tels que les anciens poëtes nous les ont donnés : aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j'ai prise, c'a été d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans la Troade, et Virgile, dans le second livre de l'Enéide, ont poussée beaucoup plus loin que je n'ai cru le devoir faire; encore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu'il s'emportât contre Andromaque, et qu'il voulût épouser une captive à quelque prix que ce fût ; et j'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus n'avoit pas lu nos romans; il étoit violent de son naturel , et tous les héros ne sont pas faits pour être à"* Céladons.

Quoi qu'il en soit, le public m'a été trop favorable pour m'embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudroient qu'on réformât tous les héros de l'antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur Intention fort bonne de vouloir qu'on ne mette sur la scène que des hommes impeccables; mais je les prie de se souvenir que ce n'est point à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de peindre Achile farouche, inexorable, violent, tel au'il étoit, et tel qu'on dépeint

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son fils. Aristote , bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons, p arce que la punition d'un homme de bien exciteroit plus i 'indignation que la pitié du spectateur ; ni qu'ils soient méchants avec excès , parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de foiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détftster.

SECONDE PRÉFACE

Virgile aa troisième lirre de l'Enéide : c'est Énée qol parle :

Littoraqae Bpiri legimos, poitaque subimus* Cbaonio, et celsam Bnthroti ascendimns urbem...

Solemnes tum forte dapes, et tristia dona... *

Libabat cineri Andromache , Manesque TOcabat Hectoream ad tumolum , Tiridi qnem cespite inanei Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras...

Dejecit Tultnm , et demissa voce locata est' : « O felix ona ante aliaa Priamela rirgo ,

• Hostilem ad tumulam , Troj» sab moeaibus alti», ■ Jussa mori, qase sortitus non pertulit ullos,

• Nec yictoris luri tetigit captira cnbile I

I Nos , patria incensa , dirersa per aeqaora Tect» ,

< Stirpis Achilleae fastns, javenemqne snperbtun,

• Servitio enixae tolimos , qui deinde secatus

• Ledaeam HermioDem , Lacedemoniosqne hymensos...

€ Ast illam , erepts magno inflammatns amore

< COBJugis, et scelemm Pnriis agitatns, Orestes

< Bxcipit incantom, patriasqae obtruncat ad aras*.

Voilà, en peu de vers, tont le sujet de cette tragédie.; Toili le lieu de la scène, l'actioa qui s'y passe, les quatre

1 . Vers 292 et 893. — 2. V. 301. V. 303 à 305. — 3. V. 320 i 332. 4. < Apiè* Avoir càiojé le rivage d' Épure, nous entrons ''.lans U3

124 SECONDE PRÉFACE

nrincipaux acteurs, et même leurs caractères, excepté celui fi'Hermione dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dunsV Andromaque d'Euripide

C'est presque la seule chose que j'emprunte ici de cet Btiteur. Car, quoique ma tragédie porte le môme nom que la sienne, le sujet en est cependant très-différent. Andromaque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui est un fils qu'elle a eu de Pyrrhus, et qu'Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s'agit point de Molossus : Andromaque ne connolt point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en cela me conformer à l'idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connoissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari , ni un autre fils ; et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avoient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avoit d'Hector.

Il est vrai que j'ai été obligé de faire vi Te Astyanax un peu plus qu'il n'a vécu; mais j'écris dans un pays où cette liberté ne pouvoit pas être mal reçue. Car, sans parler de

port de la Chaonie , et gravissons la colline sur laquelle s'élève la ville de Buthrote... C'étoit le jour solennel où la triste Andromaque tioaoroit les cendres de son époux par des offrandes et des libations funèbres. Elle invoquoit les mânes d'Hector auprès de deux auteU qu'elle lui avoit consacrés, et d'un tombeau de gazon, vain monument qui renouveloit sa douleur... Elle baissa les yeux , et d'une voix plaintive : « O Polyxène I 6 la plus heureuse des filles de PriamI con- ( damnée à mourir sur le tombeau d'un ennemi au pied des hautes

• murailles de Troie, tu ne souffris pas d'autres malheurs ; le sort ne ( te donna point on maître , et , captive , tu n'entras pas dans le lit < d'an vainqueur. Et moi , j 'ai vu ma patrie dévorée par les flammes ; « j'ai été traînée de mer en mer ; esclave , il m'a fallu supporter et ( les dédains de la famille d'Achille et les transports d'un guerrier

• superbe I Devenue mère enfin, je me suis vue abandonnée pour la t fille d'Hélène et l'alliance du roi de Lacédémoce. .. Cependant, égaré f par l'amour, tourmenté par les Furies , Oreste surprend le ravis-

seiur de son épouse , et l'immole au pied des autels de sa patrie. •

SECONDE PREFACB. 125

Ronsard , qui a choisi ce môme Astyanax pour le héros de ta Franciade, qui ne sait que l'on fait descendre nos anciens rois de ce fils d'Hector, et que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince , après la désolation de son pays, pour en faire le fondateur de notre monarchie î

Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie i^Héîène / il y choque ouvertement la créance commune de toute la Grèce : il suppose qu'Hélène n'a Jamais mis le pied dans Troie, et qu'après l'embrasement de cette ville, Ménélas trouve sa femme en Egypte, d'où elle n'étoit point partie ; tout cela fondé sur une opinion qui n'étoit reçue que parmi les Égyptiens, com.me on le peut voir dans Hérodote *.

Je ne crois pas que j'eusse besoin de cet exemple d'Euripide pour justifier le peu de liberté que j'ai prise. Car il y s bien de la dlfFérence entre détruire le principal fondement d'une fable et en altérer quelques incidents, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi Achille, selon la plupart des poëtes, ne peut être blessé qu'au talon , quoique Homère le fasse blesser au bras ', et ne le croie invulnérable en aucune partie de son corps. Ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitôt après la reconnoissance d'OEdipe', tout au contraire d'Euripide qui la fait vivre jusqu'au combat et à la mort de ses deux fils *. Et c'est à propos de quelques contrariétés de cette nature qu'un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien' • qu'il ne faut point s'amuser à chicaner les poètes pour « quelques changements qu'ils ont pu faire dans la fable ; « mais qu'il faut s'attacher à considérer l'excellent usage « qu'ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. »

1. Liv. II. Euterpe. — 2. Iliade, chaut XXI. — 3. Après la troirième scène du quatrième acte i'OEdipe. — 4. Voyez It, deruier acte des Phcnieiennet. — 5. Sophoclis Eleclra.

PERSONNAGES

ANDROMAQUE, veuve d'Hector, captive de Pynbus.

PYRRHUS, fils d'Achille, roi d'Épire.

O RESTE, fil» d'Agamemnon.

HERMIONE, fille d'Hélène, accordée avec Pyrrhus.

PYLADE, ami d'Oreste.

CLÉ ONE, confidente d'Hermione.

CÉPHISE, confidente d'Andromaque.

?HŒNIX, gouverneur d'Achille, et ensuite de Pyrrhus.

SUITB d'oRBSTB. '

lA fcttw ett à Buthrott, ville d'Épire, dans un* salli du palais ii Pj/nhu*.

ANDROMAQUE

TRAGEDIE

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