ACTE TROISIÈME
DON A BEATRIZ.
Tu as vu la tête sculptée sans corps ni buste?
MARTIN DIAZ
La tête du roi?
DON A BEATRIZ.
Sais-tu comment elle est là?
MARTIN DIAZ
Comment?
DONA BEATRIZ.
Il y a neuf ans, en treize cent cinquante-trois, les rues de Séville étaient si mal gardées que c'étaient des querelles et des meurtres toutes les nuits. Le roi cassa l'alcade, et offrit sa charge à qui la voudrait, sous la condition qu'au premier meurtre, si, dès le lendemain matin, l'alcade n'avait pas cloué la tête du meurtrier au lieu même où le meurtre aurait été commis, il y clouerait, lui, la tête de l'alcade. Un homme se présenta. La nuit suivante, le roi était sorti selon son habitude, et traversait, seul, la rue du Candilejo, quand il fut heurté par un passant. Une dispute s'ensuivit, les épées furent tirées, le passant tomba. Le matin, le roi fit venir l'alcade et lui dit sévèrement qu'un meurtre avait été commis dans la nuit. L'alcade répondit qu'il le savait. Le roi lui rappela leurs conventions, et lui demanda si la tête du meurtrier était clouée a l'endroit du meurtre. L'alcade répondit que oui. Le roi, stupéfait, s'écria : — Je suis curieux de la voir! — Venez! dit l'alcade, et il le conduisit rue du Candilejo. La muraille était cou-
verte d'un drap noir. Le roi dit : — La tête du meurtrier! Alors, l'alcade écarta le drap noir, et découvrit... la tête du roi. Le roi la laissa au mur et récompensa l'alcade.
MARTIN DIAZ
Que don Pèdre soit juste contre les autres! Mais ces morts publiques ne valent rien. A sa place, j'aurais envoyé deux arbalétriers dans la prison de l'infant...
DON A BEA TRI Z.
Pour que la justice royale eût l'air d'avoir honte! Non, l'exécution au grand jour! voilà ce qu'il faut. L'échafaud sur cette place et le roi sur ce balcon, le condamné et le juge face à face, tout le peuple, et Dieu sur tous!
MARTIN DIAZ
Si c'est ce qu'il faut, vous l'avez.
Je tremble. Entrons. Quand donc les hommes cesseront-ils de S'eiltr'égorger?... (Dona Beatriz et Martin Diaz entrent dans la maison.)