‹ Théâtre complet de Beaumarchais, réimpr. des éd. princeps, avec les variantes des MSS. originaux (volume 2)Chapitre 145 sur 184 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

SAINT-ALBAN, AURELLY.

AURELLY.

Ah ! Monsieur, pardon, vous m'avez prévenu^)* allais passer chez vous.

Saint-Alban.

Je viens vous dire qu'il m'est impossible de différer plus long-temps. Cette journée presque entière, accordée à vos instances, n'a mis aucun changement dans nos affiiires.

Aurelly.

Elle en a mis beaucoup.

Saimt-Alban.

A-t-on trouvé les fonds?

Aurelly J'en Êds bon pour Mélac.

Saint-Alban.

Vous payez les cinq cent mille francs?

Cent mille écus que j'emprunte, le reste à moi; le tout en un mandat sur mon Correspondant de Paris, payable à votre arrivée.

3i8 LES DEUX AèilS.

Saint- Alban, à part.

Le mariage est certain, on ne fait pas de tels sacrifices... {Haut.) J'admire votre générosité. Je recevrai la somme que vous offrez; mais... je ne puis me dispenser de rendre compte...

AURELLY.

Quelle nécessité?

Saint- Alban.

Ce que vous Àites pour Mélac, ne le lave pas de Fabus de confiance dont il s'est rendu coupable.

AuRELLY.

Lorsqu'on ne vous fait rien perdre ?

Saint-Alban.

La même chose peut arriver encore, et vous ne serez pas toujours d'humeur...

AuRELLY.

En ce cas, Monsieur... je reprends ma parole : c'est son honneur seul qui me touche, et, si je ne le sauve pas en acquittant sa dette, il est inutile que je me dépouille gratuitement.

Saint-Alban.

Vous desapprouvez ma conduite ?

Je n'entends rien à votre politique. Que Mélac soit coupable de mauvaise foi, ou seulement d'imprudence, en remettant mes conditions vous risquez...

LES DEUX AMIS. Sig

Saint-Alban.

Je ne les rejette pas; mais il &ut m'expliquer.

AURELLY.

J'écoute.

Saint-Alban.

Vous voulez sa grâce entière t

AURELLY.

Sans restriction.

Saint-Alban.

J'irai, pour vous obliger, jusqu'au dernier terme de mon pouvoir.

, AUREIXY.

Quelle étendue y donnez-vous ?

Saint-Alban.

Celle que vous, y donneriez vous-même. Vous n'exigez pas que je sauve sa réputation aux dépens de mon honneur ?

AURELLY.

Il y aurait encore plus d'absurdité que d'injustice à le proposer.

Saint-Alban.

Les intérêts de la Compagnie à couvert par vos offres, on peut faire grâce à votre homme de l'opprobre qu'il a mérité ; mais je deviendrais coupable si je lui confiais plus longtemps une recette...

AURELLY.

Vous lui ôtez sa place!

320 LES DEUX AMJS.

Saint-Alban.

La lui laisseriez-vous ?

AURELLY.

Ah! Monsieur, je vous prie...

Saint-Alban.

Faites un pas de plus.

AuRELLY,

Comment ?

Saint-Albam.

Vous avez de l'honneur : osez me le conseiller. (Aurelly baisse la tête sans répondre.) J*espere que vous distinguerez ce que je puis accorder, et ce que le devoir m'interdit: j'accepte Targent; je me tairai, mais j'exige qu'il se dé£sisse à l'instant de son Emploi, sous le prétexte qu'il voudra.

AuRELLY.

J'avoue qu'il n'est pas digne de le garder; mais son fils> cette survivance? tant de démarches pour l'obtenir ?...

Saint-Alban.

Son filsl qui nous en répondrait?

Moi*

Saint-Alban.

Cest beaucoup £3iire pour eux.

LES DEUX AMIS. 3a i

AURELLY.

J'ai vingt moyens de m'assurer de lui.

Saint- Alban, rêvant,

J*avoue que..* je... je n'ai point d^objection personnelle contre le jeune homme; et, dans le dessein où je suis de vous demander une grâce pour moi-même...

AURELLY.

Je pourrais vous obliger?

Saint-Alban.

Sur un point de la plus haute importance.

AuRELLY, vivement.

Tenez-moi pour déshonoré si je vous refuse.

Saint-Alban.

Puisque vous m'encouragez, je vais parler. Vous connaissez ma fortune, mes mœurs; vous avez une nièce adorable, elle m'a charmé, je l'aime, et je vous demande sa main, comme la plus précieuse faveur...

AuRELLY, stupéfait.

Vous me demandez... ma Pauline ?

Saint-Alban.

Auriez-vous pris des engagemens?

AuRELLYy embarrassé.

En vérité, ce n'est pas cela; mais, si vous la connaissiez mieux.... •

Saint- Alban.

Je Tai plus étudiée que vous ne pensez. ^

AURELLY.

Cette en&nt n'a pas de fortune.

Saint- Alban.

Sur un mérite comme le sien, c'est une différence imperceptible.

AuRELLY, à part.

Comment sortir de ce nouvel embarras '(

SaintvAlban.

Vous m'avez flaté que je ne serais point rejette.

Aurelly.

Monsieur!... vous n'êtes pas âiit pour l'être...

Saint-Al&an.

Et cependant...

Aurelly, embarrassé.

Soyez certain qu'elle est trop honorée de votre recherche, et que l'obstacle ne viendra pas de ma part. Mais...

Saint-Alban.

Vous me la refusez?

LES DEUX AMIS. 3aS

AURELLY.

Croyes que... Avant de vous répondre, il faut que je pr^* vienne ma nièce.

Saint-Alban.

Souvenez-vous, Monsieur, que vous n*avez point d'engagement.

AUBBLLY.

EtTaffidredeMélac?

SAnrr-ALBAN.

Ce soir nous en terminerons deux à la fois.

Page 1