‹ Théâtre complet de Beaumarchais, réimpr. des éd. princeps, avec les variantes des MSS. originauxChapitre 35 sur 167 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les Acteurs précédens, BERGERS Européans de Cour, vêtus galemment en habits de taffetas, avec des plumes, ainsi que leurs Bergères^ ayant des houlettes dorées,

PAYSANS GROSSIERS, vêtus à TEuropéane, ainsi que leurs Paysannes, mais très-simplement, tenant des instrumens aratoires. Marche, dont le dessus léger peint le caractère des Bergers de Cour qui la dansent^ et dont la basse peint la lourde gaîté des Paysans qui la sautent.

Chœur éC Européans.

Peuple léger, mais généreux, Nous blâmons les mœurs de l'Asie :

Jamais, dans nos climats heureux, La beauté ne tremble asservie.

Chez nos maris, presqu'à leurs yeux, Un galant en fait son amie, La prend, la rend,. rit avec eux.

Et porte ailleurs sa douce envie.

Peuple léger, mais généreux, etc.

Deux jeunes Seigneur et Dame de la Cour commencent une danse asse:^ vive; deux jeunes Berger et Bergère de la campagne commencent en même tems un pas asse^ simple. Leur danse est interrompue par une Bergère coquette et une Bergère sensible.

TARARE. i05

Duo DIALOGUÉ»

Spinette, en Bergère coquette, aux Danseurs.

Galans qui courtiser les belles, Sachez brusquer un doux moment.

La Bergère sensible.

Amans qui soupirez pour elles, Espérez tout du sentiment. ]

La Bergère coquette.

Toute occasion non saisie S'échappe et se perd sans retour.

La Bergère sensible

Sans retour pour la fantaisie ; Mais elle renaît pour l'amour.

( Le pas des quatre Danseurs reprend et s'achève.)

{De vieux Seigneurs dansent vivement devant des Bergères modestes j en leur présentant des bouquets; des jeunes gens fatigués, appuyés sur leurs houlettes^ se meuvent à peine devant de vieilles coquettes qui dansent à perdre haleine. Atar se lève et erre parmi les Danseurs,)

Spinette, en Bergère de Cour,

Dans nos vergers délicieux, Le mal, le mieux,

io6 TARARE.

Tout se balance; Et , si nos jeunes gens sont vieux.

Tous nos vieillards sont dans Tenfaince.

Paysan grossier.

Chez nous point d*imposture ; En£ans de la nature, Nos tendres soins Sont pour les foins, Et notre amour pour la pâture.

(On danse,)

Spinette, en Bergère de Cour.

Quand Tépouz devient indolent,

Contre un galant

L'amour l'échange ; Et de ses volages désirs.

Par des plaisirs.

L'hymen se venge.

Paysan grossier.

Chez nous, jamais légère, L'active ménagère Pour favori N'a qu'un mari ; Mais de ses (ils chacun est père.

(On danse,)

Spinette, en Bergère de Cour.

Chez nous, sans bruit On se détruit ;

On brigue, on nuit, Mais sans scandale.

Paysan grossier^ achevant le couplet.

Ma foi^ chez nous, tout ce qu'autrui ' Te fait, fais-lui :

C'est la morale.

(On danse )

AsTAsiE, pendant la danse,

O mon Tarare ! ô mon épotti I Dans quel désespoir étes-vous ?

{Elle remet son mouchoir sur ses yeux; la danse continue:

Chœur dEuropéans.

Aux travaux mêlons la gatté ; Tout mal guérit par ses contraires Nos loix ont de Faustérité, Mais nos mœurs sont douces, légères.

Si le dur hymen est chez nous Bien absolu, bien despotique, L'amour, en secret, fait de tous Une charmante république.

[On* danse.)

AsTASiE, les^ bras élevés pendant la Danse.

Grands Dieux ! que la mort d'Astasie L'arrache au Tyran de TAsie !

(La Danse continue. )

io8 TASiARE,

Atar revient à Astasie et dit à tout le Serrai! :

Saluez tous la belle Irza.

Je la couronne : elle est Sultane!

(// lui attache au front un diadème de diamans,)

Chœur universel.

Saluons tous la belle Irza, Qu'Amour, du fond d'une cabane, Au trône d'Ormus éleva :

Du graAd Atar ^ «st 3ultane.

(On danse,)

AsTiisiE, pendant la Danse,

O mon Tarare 1 ô mon époux 1 Dans quel désespoir êtes- vous ?

[Spinette la masque de sa personne pour que V Empereur ne la voie pas,)

( Ballbt oéNÉRAL , ofi les deux genres de danse se mêlent sans se confondre,]

(Atar revient s'asseoir auprès <f Astasie.)

Le Ballet fini^ des Esclaves apportent des vases de sorbet^ des liqueurs et des fruits devant Atar et la Sultane. Spinette reste auprès de sa Maîtresse^ prête à la servir,)

Atar, avec joie,

Calpigi, ta fête est charmante !

Ton esprit fertile m'enchante :

J*aime un talent vainqueur à qui tout obéit.

TARARE. log

Apprends-nous quel hasard dans Ormus t*a conduit.

Mais, pour amuser mon Amante, Anime ton récit d'une gaîté piquante.

Calpigi à part, d'un ton sombre.

J'y veux mêler un nom qui nous rendra la nuit.

( // prend une mandoline et chante sur le ton de la Barcariole,)

a danse figurée cesse i tous les Danseurs et Danseuses se prennent par la main pour danser le refrein de sa chanson,

Calpigi.

I"' Couplet.

Je suis né natif de Ferrare;

Là, par les soins d'un père avare.

Mon chant s'étant fort embelli ,

Ahi 1 povero Calpigi l

Je passai, du Conservatoire,

Premier Chanteur à l'Oratoire

Du Souverain di Napoli.

Ah ) bravo, Caro Calpigi l

Le Chœur répète le dernier vers,

(On danse la Ritournelle.)

{A la fin de chaque Couplet, Calpigi se retourne et regarde avec inquiétude du côté par où il craint que Tarare n'arrive.

2"»« COUPLBT.

La plus célèbre Cantatrice

De moi fit bientôt, par caprice,

iio TARARE,

Un simulacre de mari :

Abi ! povero Calpigi !

Mes fureurs ni mes jalousies

N'arrêtant point ses fantaisies,

J'étais chez moi comme un zéro.

Ahi l Calpigi povero 1

Le Ch<bi7R répète le dernier vers.

( On danse la Ritournelle.)

3ine . Couplet.

Je résolus, pour m'en défaire, De la vendre à certain Corsaire, Exprès passé de Tripoli :

Ah ! bravo, caro Calpigi 1 Le jour venu, mon traître d'homme, Au lieu de me compter la somme, M'enchaîne au pié de leur châlit :

Ahi ! povero Calpigi !

Le Chœur répète le dernier vers.

( On danse la Ritournelle.)

4'"* Couplet.

Le Forban en fît sa Maîtresse, De moi, Targus de sa sagesse, Et j'étais là tout comme ici :

Ahi! povero Calpigi!

iSpinettey en cet endroit^ fait un grand éclat de rire.)

TARARE, m

Atar.

Qu'avez- vous à rire, Spinette?

Calpigi.

Vous voyez ma fausse coquette.

Atar.

Dit-il vrai ?

Spinette.

SigQor, è verol

Calpigi achevé Vair.

Ahi I Calpigi povero !

Le Chceur répète le dernier vers,

' {On danse la Ritournelle,)

{Ici Von voit dans\^e fond Tarare descendre par une échelle de soie ; Calpigi Vapperçoit,)

Calpigi , à part.

C'est Tarare !

5n»« Couplet, plus vite.

Bientôt, à travers la Lybie, L'Egypte, l'Istme et l'Arabie, Il allait nous vendre au Sophi :

Ahil povero Calpigi 1

Nous sommes pris, dit le Barbare.

Qui nous prenait? Ce fut Tarare....

AsTAsm , fesant un cri.

Tarare!

Tout le Serrail s'écrie :

Tarare !

Atar, furieux.

Tarare !

(// renverse la table d'un coup de pied.)

Astasie se lève troublée. Spinette la soutient. Au bruit qui se fait, Tarare, à moitié descendu ^ se jette dans ^obscurité.

Spinette, à Astasie, Dieux I que ce nom Ta courroucé !

Atar.

Que la mort, que Tenfer s'empare Du traître qui Ta prononcé I

(// tire son poignard; tout le monde s'enfuit )

Spinette, soutenant Astasie.

Elle expire 1 Atar, rappelle à lui par ce cri y laisse aller Calpigi et Ls

TARARE. ii3

autres Esclaves^ et revient vers Astasie^ que des femmes emportent che^ elle, Atary entre ^ enjettant à la porte sa simare et ses brodequins^ à la manière des Orientaux.

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