MARTHE, ALGIDE
Marthe, assise à la table île gauche, inscrit des noms sur des cartes d'invitation à dîner. Alcide entre par le fond.
MARTHE, sans se retourner et avec une nuance d'impatience*.
Je vous répète, monsieur, que nous avons nos fournisseurs à Bordeaux, et, d'ailleurs, mon père ne sait pas s'il se fixera définitivement à Versailles, ou si nous habiterons
Paris. (Pendant qu'elle parle en arrangeant ses cartes, Alcide avance et finit
par se trouver devant elle.) Monsieur Chamboret !
Elle se lève.
ALCIDE
Oui, mademoiselle.
* Marthe, Alcide.
MARTHE
Je parlais tout à l'heure à un commis voyageur.
ALCIDE
Il est sorti en laissant la porte ouverte, et j'ai pris sa place.
MARTHE
Vous osez vous présenter chez mon père !
Je sais qu'il est à la Chambre.
MARTHE
Supposiez-vous que je vous recevrais en son absence?
ALCIDE
Non, mademoiselle ; voilà pourquoi je suis entré sans me faire annoncer.
MARTHE
Cette audace vous a permis de forcer ma porte ; mais ne croyez pas que vous m'obligerez à vous entendre.
Elle veut se retirer.
ALCIDE
Ah ! mademoiselle Marthe, vous ne m'avez jamais aimé !
MARTHE
Si, monsieur, si, je vous ai aimé, et je me le reproche.
ALCIDE
Si vous saviez comme je maudis la politique et ceux qui l'ont inventée !
MARTHE
Je vous prie de ne pas tenir un pareil langage devant la fille d'un député.
SCÊiNE PREMIÈRE 391
ALCIDE
Je ne veux blesser personne ; mais enfin, sans ces abominables élections...
Monsieur !
ALCIDE
Je retire le mot. Sans les élections, vous seriez ma femme.
MARTHE
Oui, monsieur.
ALCIDE
J'ai su que M. Flavignac m'avait agréé.
MARTHE
Sans vous connaître. Je lui avais raconté que vous veniez souvent chez ma grand'mère, qu'elle faisait beaucoup votre éloge.
ALCIDE
Excellente femme!
MARTHE
Que vous m'aviez paru aimable.
ALCIDE
Ah ! mademoiselle !
MARTHE
Que vous me plaisiez.
ALCIDE
Oh ! mademoiselle !
MARTHE
Papa ne demandait plus qu'à vous voir; je l'avais décidé à aller chez grand'maman , qu'il n'aime pas. Tout était convenu. Nous allions partir, lorsque, en ouvrant son journal, il apprend que monsieur votre père se porte à la députation.
392 LES CONVICTIOiNS DE PAPA
ALCIDE
Ce n'est pas ma faute.
MARTHE
Contre nous ! '■
ALCIDE. '
Mon père a eu tort, puisqu'il a échoué ; le vôtre a eu raison, puisqu'il a réussi ; j'espérais que le triomphe vous rendrait indulgente.
MARTHE
Puis-je oublier que vos partisans nous ont couvert d'injures?
ALCIDE. I
Les vôtres nous les ont bien rendues !
MARTHE
D'ailleurs, la différence de nos opinions politiques creuse un abîme entre nous !
ALCIDE
Ne dites pas cela, mademoiselle Marthe.