‹ Théâtre complet de Émile Augier (volume 2)Chapitre 280 sur 320 · MERSON, HENRI · texte numérisé non relu

MERSON, HENRI

MERSONy à part.

Qu'on me parle encore de la voix du sang... je rirai bien!

(S'arançant yerfe Henri les bras oaverts.) Henri! mOn fils... (Changeant

de ton.) Ah! bien, non, je ne peux pas recommencer! La situation tourne au comique... Après tout, j'aime mieux débuter avec toi par un éclat de rire que par un sanglot ; c'est de meilleur augure, et cela me ressemble davantage ; or, ce qui nous presse, c'est de faire connaissance le plus vite possible, n'est-ce pas, pour réparer le temps perdu?

(U s'assied dans le faatenii à cAté de la table, et fait signe à Henri d'appro> cher on siège. Celui-ci obéit, et reste debout appuyé snr le dossier de sa chaise, regardant son père avec étonnement.) — AvOUe qUC tU t'attendais à im monstre?

HENRI

Vous faites ii^ure à ma mère : elle m'a élevé dans les sentiments du plus profond respect pour vous.

MERSON

Je le regrette. (Tressaillement de Heori.) C'est infiniment plus embarrassant. Je croyais avoir à me défendre ; j'ai à m'accuser. Garde ton respect pour une meilleure occasion, mon VI. 27

470 MADAME CAVERLET.

cher enfant : je n'ai rien de vénérable, tu t'en es peut-être déjà aperça.

HENRI, s'asseyant.

Oh ! mon père !

HERSON, d'an ton léger.

Non, nonl Je suis de ceux qui traînent le boulet de la jeunesse éternelle. Je change de contemporains tous les dix ans; j'ai déjà usé trois générations d'amis, ça te fait rire? et j'allais en recruter une quatrième, quand mon miroir m'a montré sur ma tête une notable majorité de cheveux blancs. Je me suis demandé de quel jeune homme je pouvais décemment être le camarade, avec ce physique de père ; et une voix mystérieuse, que je n*ose plus appeler la voix du sangy m'a répondu : de ton ûls. — J'ai sauté en chemin de fer, et je suis venu te demander ton amitié.

HENRI

Mon amitié? dites plutôt...

MBRSONi gaiement.

Non, je dis bien : ton amitié; je tiens au mot. C'est le seul qui ne soit pas gros de déceptions pour toi et de gène

pour moi. (lie se lèyent tous les denx, Merson prend son fils sons le bras, et ils se promènent sar le derant de la scène.) Je veuz être ton compagnon et ton guide. Il y a quelque dhose de plus charmant que de voyager pour soi-même, c'est de recommencer le voyage avec et pour un autre. Quel plaisir de te piloter dans le monde, de t' épargner les écoles que j'ai commises, et Dieu sait si j'en ai commis I En fait d'écoles, tu peux dire comme Alexandre : Mon père ne me laissera rien^ faire I — Mais on peut s'amuser à moins de frais. — To dois en avoir assez de ton existence lacustre?

HENRI

Je suis parfaitement heureux ici entre ma mère et nu sœur.

ÀÉTE DEUXIÈME. 471

MERSON

Tiens, c'est vrai ! Je n'y pensais plos. Est-elle jolie, ma fille?

HBNRI.

Charmante ! vous la verrez.

HERSON.

Je l'espère bien. Mais je ne me charge pas de réducation des demoiselles, je t'en préviens.

HENRI

Je m'en doute; et même à ce propos, si j'osais...

MERSON

Tu me recommanderais la plus grande respectabilité devant elle! sois tranquille : je serai très-correct. Au surplus, ce ne sera pas long, car ce n'est pas ta sœur que je viens chercher.

HENRI

Et qui donc?

MERSON

Toi, parbleu!

Vous voulez m'emmener?

MERSON

Avec le consentement de ta mère, bien entendu, — - et le tien. Je ne compte violenter personne. D^ailleurs, ne t'effraie pas : ce ne sont pas des vœux que tu vas prononcer : nous nous prenons à l'essai. Si tu trouves ton camarade trop vieux... ou trop jeune, il te rendra la liberté sans même at« tendre que ta majorité t'affranchisse. Le pacte te convientil?

Ib s'arréteak toM <Unz.

47S MADaMë CÂVËbLEt.

HENRI

Je VOUS demande la permission d'en référer à ma mère.

HERSON.

Gela va sans dire. Mais je suis sûr qu'elle ne mettra pas d'obstacles... et tu verras quelle vie charmante nous mènerons à Paris.

HENRI

Vous habitez actuellement Paris?

MERSON

Actuellement comme toujours. J'y suis né, et j*espère bien y mourir.

HENRI

Vous êtes né à Paris?

HERSON.

Comme toi, comme ton grand-père, comme ton bisaïeul... les Merson, je m'en vante, sont race de Parisiens pur sang.

HENRI, très-émn.

Merson? Nous sommes Français?

MERSON

Tu te croyais Turc?

HENRI, atterré.

Français !

MERSON, à pArt.

Voici la crise.

HENRI, allant à lui et lui prenant les mains.

Mais non! c'est une plaisanterie... vous êtes Anglais! vous êtes divorcé d'avec ma mère...

MERSON

Séparé de corps et de biens par jugemeiit du tribunal de a Sellée.

Page 1