ACTE QUATRIEBIE
Je commence moi-même à le prendre en horreur, Et nous avons en vue un nouvel acquéreur.
PHILIPPE
Alors!.. .
JOULIU.
Attendez donc, impétueux jeune homme 1 C'est un de vos amis intimes...
PHILIPPE
Qui se nomme ?
JOULIN.
C'est un jeune avocat sans cause et sans argent,
Mais instruit, sérieux, actif, intelligent.
Dont j*ai su démêler la valeur peu commune
Et dont ma confiance aura fait la fortune.
11 est loin de prévoir ce coup miraculeux,
Et se nomme, en un mot, Huguet de Champsabloux.
PHILIPPE
Moi, monsieur, moi?
JOULIN.
Vous-même. Eh bien, mon camarade, Est-il de votre goût, le mot de ma charade?
PHILIPPE
Vous êtes mon sauveur!
Je le savais bien, moi !
PHILIPPE
Nun, vous ne savez pas tout ce que je vous doi J'étais au désespoir depuis hier en proie...
Je suis ivre à présent, je suis ivre de joie!
JOULIN.
jeune ambitieux !
PHILIPPB.
Moi de Tambition?
Non, non! c'est de ramonr, c'est de la passion!
JOULIN.
Je comprends : les parents vous refusaient la fille, Et maintenant...
PHILIPPE
Mais non : elle n'a de famille Que nous... C'est ma cousine.
JOULIN, très froid.
Elle n'a pas le sou?
PHILIPPE
Que m'importe, h présent?
JOULIN.
Mon cher, vous êtes fou; Il m'importe beaucoup, à moi vendeur. Mon gago, Si vous prenez ma charge, est votre mariage.
En avez-vous un* autre à m'offrir? Non? Eh bien, Il est tout naturel que j'y tienne, et j'y tien,
PHILIPPE
Vous aviez, disiez-voos, confiance !
JOULIN.
Absolue...
Mais diable! cet amour est une raoins-value; Le capital fictif que vous représentiez Est amoindri par là d'une de ses moitiés, De la plus promptoment réalisable encore !
Le talent, le travail, c'est bien : je les honore; Mais, en somme, on ne sait ni qui vit ni qui meurt, Et si vous n'êtes pas une dot, serviteur i
PHILIPPE
Alors, n'en parlons plus.
ACTF. QUATRIÈME. 37»
JOULIN.
lloQ étude rapporte Quarante mille francs en moyenne...
PHILIPPB.
Qu'importe)
JOULIN.
Je vous la vends trois cents : votre iniôrùt déduit^ C'est viDgt-cinq mille francs nets qu'elle vous produit
PHILIPPE
A quoi bon ce détail?
Je vous trouve une tille, La, de cent mille écus, suffisamment gentille; Vous me versez la dot ou moilié seulement Si vous voulez garder on fonds de roulement.
PHILIPPE
Mais puisque je vous dis que j'aime ma cousine!
JOULIN.
J'entends bien, j'entends bien. Sans vivre de lésine. En plaçant tous les ans vingt mille francs au plus. Vous rentrez, en douze ans, dans vos cent mille écus; Vous revendez alors, si le repos vous toute ; Vous avez quarante ans, dix mille écus de rente, Bon pied, bon o- I, tout bon! et vous vous amusez. Voilà, mon cher ami, ce que vous refusez.
Sur ce, bonsoir.
PHILIPPE
Adieu!
JOULIN va jusqu'à la porte, t'arrête et revient k Pliillpfe.
Mais, animal stupide...
Car c'est exaspérant un pareil suicide I
8«0 LA JEUJNESSK.
Quel est votre projet, votre espoir, votre plaa? Je vous dis, à mou tour, faites votre bilan 1
PUILIPPE.
J'attends tout du hasard et de ma patience*
JOULIN.
Innocent!... Croyez-en ma vieille expérience :
Le liasard ne peut pas en compte être passé.
il vous faudra dix ans pour être un peu lancé.
Dix ans d'obscurité, de déboires, de gêne!
C'est par aifection que je vous morigène...
Que vous preniez ou non mon étude, parbleu!
Le placement, mon cher, m'en embarrasse peu;
J'ai vingt occasions à retrouver pour une
De vendre à des gaillards, comme vous, sans fortune,
Car, étant donnés l'àgc et la position.
Je ne connais que vous de votre opinion.
Les autres savent bien qu'espérer autre chose
C'est se casser le nez contre une porte close.
Et qu'il n'est aujourd'hui de Sésame ouvre-toi
Qu'une dot bien sonnante, avec ou sans remploi.
Aussi que cherchent-ils, tous les gens de votre âge?
Que font-ils? Regardez : un riche mariage!
Et cela seul devrait suffire à vous prouver
Que c'est le seul moyen pratique d'arriver.
PHILIPPE
Cela no prouve rien, sinon que dans leur âme Ceux-là n'ont jamais eu le culte d'une femme.
JOULIN.
Ceux-là, que vous traitez d'esprits froids et prudents, Sont jeunes comme vous et comme vous ardents. Croyez bien qu'ils ont eu leur jeunesse mutine. Et qu'ils ont commencé par aimer leur cousine; Car personne jamais n*a de gaité de cœur
ACTK gUATRlIîlME. '^^I
Révèle mariage cli dehors du bonheur,
Et nous débutons tous par celte erreur commune
Que c'est un but, ot non un moyen de fortune...
Mais la réalité, qui ne badine pas,
Vient nous prendre au collet et nous rcmctlro au pas;
On résiste, on se cabre, on s'insurge, on s'indigne;
On jure, comme vous, de rester dans sa ligne;
Le désir se cramponne à son illusion ;
Et, quand on a laissé fuir mainte occasion,
Comme vous, et perdu deux ou trois ans en lutte,
Atteint et convaincu, l'on cède, on s'exécute!
Nous avons tous passé par là : vous y passez ;
Mais, au lieu de finir comme nous, commencez!
Eh bien , vous avez l'air abasourdi.
PHILIPPE
J'écoute ; Vous m'ùtez mon dernier espoir, mon dernier doute; Et, puisqu'il faut choisir, que le choix est urgent De vivre sans amour ou vivre sans argent.
Je nMiésite plus.
JOULIN.
Bien, mon cher, h la bonne heure !
Plutôt que d'abdiquer mon amour, que je meure ! C'est lui qui me rachète à ma triste raison... J'y tiens comme un captif à l'or de sa rançon I